Moreau témoignait les plus sincères regrets de tout ce qui s'était passé; il faisait à Maria l'offre de sa main, en réparation de l'injure involontaire dont il s'était rendu coupable envers elle. Quelques semaines plus tôt cette offre l'eût transportée de joie; maintenant Maria voyait clairement qu'elle partait d'un cœur généreux, mais dépourvu de cette tendresse qui seule pouvait satisfaire son ardent amour. Maria n'hésita point à refuser: «Qu'il reste libre, qu'il soit heureux, s'écria-t-elle en se jetant dans mes bras, le visage baigné de larmes. Depuis long-temps je ne me crois plus digne de lui; mais j'en serais bien plus indigne encore si j'abusais de sa loyauté en acceptant ses offres. Répondez-lui, ma cousine: dites-lui combien je suis reconnaissante; mais cachez-lui ma douleur, elle l'affligerait peut-être, et je veux souffrir seule.»

Je la serrai dans mes bras, sans chercher à la faire changer de résolution; j'étais d'avance convaincue que cette résolution était la seule à laquelle ma pauvre cousine pût raisonnablement s'arrêter. Pendant les premiers jours qui suivirent cette nouvelle et violente secousse, elle parut puiser, dans le sacrifice même qu'elle venait de faire, des forces et un courage surnaturels; mais sa raison et sa sensibilité furent bientôt mises à une cruelle épreuve. Un des magistrats de Bommel vint dîner chez mon oncle; il avait l'esprit plein de tout ce qui s'était passé récemment dans sa ville, et le nom de Moreau sortait à chaque instant de sa bouche. Après nous avoir raconté comment huit cents hommes de troupes françaises venaient de battre, à Bommel, cinq mille Anglais; après nous avoir parlé de la nouvelle trahison des prétendus alliés de la Hollande, et de la retraite peu honorable qu'ils avaient faite, il nous détailla l'aventure d'une pauvre femme mariée à un sergent anglais, et que les troupes anglaises, en se retirant, avaient abandonnée, dans une chaumière, avec ses deux enfans. Cette malheureuse mère, réduite à mendier de village en village le pain que lui refusaient souvent les paysans exaspérés par les vexations que leur avaient fait endurer les Anglais, arriva enfin, presque morte de faim et de fatigue, jusqu'à deux lieues de Bommel. Sa misère était affreuse; sur toute la route qu'elle avait suivie, elle avait entendu prononcer avec respect et admiration le nom du général Moreau. Résolue de recourir à sa générosité bien connue, elle fit un dernier effort pour se traîner jusqu'à Bommel, où le général se trouvait encore. À peine arrivée, elle lui écrivit, en mauvais français, un billet très court, dans lequel elle réclamait de lui les secours les plus pressans, et implorait de sa générosité les moyens de quitter promptement le pays occupé par les armées françaises, et de retourner dans sa patrie. Pendant une journée entière elle attendit, à la porte de la maison qu'habitait le général, le moment opportun pour lui remettre la lettre qu'elle avait osé lui écrire. Triste et abattue, elle regagna, sans avoir pu le voir, l'asile qu'elle devait à la pitié publique; enfin, un caporal de la garnison se chargea de faire parvenir sa demande au général. Enveloppé d'une simple redingote, Moreau vint sur-le-champ trouver la pauvre mère. Deux heures s'étaient à peine écoulées que déjà elle se trouvait placée, avec ses enfans, dans un hospice où on lui prodiguait les secours de la charité la plus active, et dix jours après elle avait pu partir en toute sécurité pour l'Angleterre.

Le magistrat de Bommel, M. Van-Lover, qui nous donnait ces détails, ne trouvait pas de termes assez forts pour exprimer les sentimens que lui inspiraient la conduite et le caractère de Moreau. Ces sentimens étaient, au reste, ceux de toute la Hollande. Aux grandes qualités militaires dont il faisait preuve depuis quelques années, Moreau joignait un désintéressement bien rare parmi les chefs d'une armée conquérante; jamais on ne le vit accepter les présens que chaque ville était en usage d'offrir aux généraux; sa réputation de droiture était si bien établie, que plus d'une fois des Hollandais vinrent le consulter sur leurs affaires personnelles. Hélas! pourquoi n'est-il pas tombé en Hollande, en Allemagne ou en Italie, au milieu de ces Français qu'il avait si souvent conduits à la victoire! pourquoi sa mort n'a-t-elle pas été digne d'une si belle vie!

Qu'on juge, s'il est possible, de l'émotion de Maria en entendant le récit de M. Van-Lover; qu'on juge de l'effet que du produire sur son âme l'enthousiasme si vrai du narrateur. Sa blessure mal cicatrisée venait de se rouvrir: elle fut obligée de quitter la table; son cœur était brisé; les larmes ruisselaient de ses yeux. Je la suivis: long-temps les sanglots l'empêchèrent de m'adresser une seule parole. Enfin elle me dit: «Puisque je dois l'oublier, il faut m'éloigner et partir: tout ici me le rappelle; à chaque instant son nom vient frapper mon oreille. Mais où le fuir? où trouver le repos nécessaire à mon cœur?» À ces mots ses larmes redoublèrent. Je la pressai de nouveau dans mes bras; j'étais accablée de sa douleur, et malheureusement je n'avais point de consolation à lui offrir: mon prochain départ allait bientôt la priver du triste plaisir qu'elle trouvait encore à me confier ses chagrins. Pauvre Maria! l'avenir s'était chargé de te venger! Moreau devait connaître à son tour les tourmens d'un amour mal récompensé; mais que nous étions loin de prévoir alors à quelle main était réservé le funeste privilége de déchirer son noble cœur!

CHAPITRE XI.

Nomination de Ney au grade d'adjudant-général sous les ordres de Kléber.—Il inspire un enthousiasme général.—Bruits absurdes répandus par les partisans du stadhouwer.

Les Français perdent rarement leur temps à gémir des peines de l'absence, et ils ne refusent jamais l'occasion de se consoler: c'est ce qu'avait fait le général Grouchy. Je le revis à Utrecht, où nous nous arrêtâmes pendant deux jours en retournant à Amsterdam. Si je n'avais eu que de la vanité, j'aurais pu être piquée de le retrouver attaché à un autre char que le mien; si j'avais eu de l'amour, j'aurais dû être au désespoir: heureusement pour moi, ni l'un ni l'autre de ces sentimens ne dominaient dans mon âme. Le général Grouchy m'inspirait de l'estime, une amitié sincère, fondées beaucoup plus sur la noblesse de son caractère, que sur les avantages de sa personne. Cette amitié paraissait payée d'un parfait retour; et l'on croira sans peine qu'en y réfléchissant, je me trouvais plus heureuse d'inspirer un sentiment que j'avais toute raison de croire durable, qu'une passion dont je connaissais déjà l'inconstance et la mobilité. Le soir de notre arrivée à Utrecht, il y eut un souper chez le général en chef. Van-M*** y fut invité; je l'accompagnai, et ce fut là que j'entendis pour la première fois prononcer le nom de Ney, nom qui plus tard devait exercer une si grande influence sur ma destinée. Le colonel Meynier (mort depuis glorieusement au champ d'honneur) avait reçu des nouvelles d'un de ses amis qui servait à l'armée du Rhin: comme ces nouvelles intéressaient le plus grand nombre des convives, le colonel les lut à haute voix vers la fin du souper. La lettre annonçait que Kléber venait de conférer le grade d'adjudant-général au colonel Ney: cet avancement était dû à une action d'éclat dont la lettre contenait le récit. La nouvelle fut reçue avec un plaisir marqué par la plupart des officiers présens: tous exaltaient à l'envi la valeur de Ney; tous paraissaient joyeux de voir une telle faveur tomber sur un officier qui en était si généralement jugé digne; chacun se plaisait à rappeler les preuves de courage et de talent militaire qu'il avait souvent données; pas un mot qui pût faire soupçonner que dans une réunion aussi nombreuse il se trouvât un seul homme dont l'opinion ne s'accordât pas avec celle de la majorité; la gloire de l'un semblait faire la gloire de tous.

Je ne saurais dire ce qui se passait en moi pendant ce souper: muette et vivement émue, je partageais l'enthousiasme général, sans connaître celui qui en était l'objet. Lorsqu'on se leva de table, je me rapprochai insensiblement du colonel Meynier: je ne savais pas trop ce que je voulais lui dire en arrivant près de lui; mais la conversation s'engagea bientôt, et je la ramenai sur le compte du nouvel adjudant-général. J'appris ainsi qu'il joignait à toutes ses vertus guerrières les principaux avantages dont la nature puisse douer les hommes destinés au commandement; c'est-à-dire, une taille élevée, une figure mâle, une élocution vive, facile et énergique. Terrible dans le combat, il était, à entendre ses compagnons d'armes, doux et humain après la victoire.

Je me retirai la tête remplie de tout ce que je venais d'entendre. Ce n'était point un être imaginaire, un héros de roman qui préoccupait ainsi mon imagination; le hasard pouvait offrir bientôt à mes regards celui dont le nom sonnait déjà d'une manière si douce à mon oreille. Cette idée me transportait de joie: je ne fermai pas l'œil de toute la nuit; je cherchais à me rappeler tout ce que j'avais entendu raconter d'honorable pour Ney; enfin je me livrais sans contrainte à cette exaltation qui m'a toujours été naturelle, et qui ne finira sans doute chez moi qu'avec la vie. Comme nous déjeunions le lendemain matin, mon mari et moi, plusieurs des officiers avec lesquels nous avions passé la soirée de la veille vinrent nous engager à faire une promenade au Mail: cette promenade devait être suivie d'un dîner champêtre. La proposition fut acceptée: le colonel Meynier était de la partie: ce motif ne contribua pas peu à ma détermination. Je ramenai, le plus naturellement qu'il me fut possible, l'entretien sur le même sujet qui nous avait tant occupés le jour précédent. «Colonel, dis-je, si vous écrivez à votre ami, je vous prie de lui dire qu'il y a en Hollande quelqu'un qui prend une part bien sincère à ses succès et à sa gloire.» Le colonel me promit de ne pas oublier ma recommandation, et, dans la suite de l'entretien, j'appris qu'il me connaissait de nom bien long-temps avant de m'avoir vue. C'était le meilleur ami du capitaine de grenadiers Cornier, blessé à mort près de moi, sur le champ de bataille de Valmy, que j'avais alors secouru de tous les moyens que j'avais en mon pouvoir, et qui était pour ainsi dire mort dans mes bras. Meynier me rappela plusieurs faits que les trois ou quatre années qui venaient de s'écouler avaient presque entièrement effacés de ma mémoire. J'avouerai franchement que ses éloges me donnaient meilleure opinion de moi-même: il me semblait doux de penser que Ney lui-même pouvait ne pas ignorer mon nom, ni le peu de bien que j'avais pu faire; dès ce moment, je regardai le colonel comme un de mes meilleurs amis, et je le traitai comme tel.

Depuis l'entrée des Français en Hollande, le faible parti qu'y conservait encore le Stadhouwer avait révélé çà et là son existence par quelques tentatives d'insurrection. C'était dans quelques villes de la Gueldre qu'il avait concentré tous ses efforts pour troubler la tranquillité dont on commençait à jouir. Van-M***, quoique bien jeune encore, avait été nommé membre du conseil municipal. Il était tellement convaincu que les malheurs de la Hollande avaient pour cause unique l'asservissement de la maison d'Orange à la politique de l'Angleterre, qu'il eût préféré l'exil à la douleur de retomber sous un joug qu'il détestait: il employait donc tous les moyens qu'il avait à sa disposition, surtout les ressources de son immense fortune, à faire surveiller les hommes qui lui inspiraient le plus de défiance et à déjouer leurs complots. Il était bien servi, parce qu'il n'épargnait rien pour l'être: c'est ainsi qu'il avait été des premiers instruit des troubles que s'efforçaient de fomenter à Bréda, à Bois-le-Duc, à Middelbourg, au Texel, les agens de l'Angleterre excités par le prince et surtout par la princesse d'Orange. On cherchait à soulever le bas peuple en semant par tout le pays les bruits les plus absurdes; on le menaçait de la famine et de tous les maux que peuvent enfanter les réactions politiques. Toute religion a ses fanatiques; le protestantisme, si tolérant, n'en est pas plus exempt que d'autres. C'était sur cette espèce d'hommes qu'on essayait le pouvoir des insinuations les plus mensongères. On leur disait que l'expédition française en Hollande n'avait d'autre but que le rétablissement du culte catholique: et certes il n'y avait rien de moins catholique que l'armée française à cette époque. C'était dans le but de contribuer à étouffer dès leur naissance ces germes de discorde que Van-M***avait entrepris un voyage à Bois-le-Duc; les mêmes motifs le déterminèrent promptement à reprendre le chemin d'Amsterdam. Nous quittâmes Utrecht si brusquement, que j'eus à peine le temps de faire mes adieux au colonel Meynier, en l'assurant de mon amitié. Je trouvai cependant le moyen de lui parler encore une fois de Ney, et il me renouvela la promesse de faire connaître à son ami les sentimens de bienveillance et d'estime dont j'étais animée pour lui. À peine étions-nous arrivés à Amsterdam que Van-M*** se trouva forcé de faire une nouvelle absence; il partit avec ses amis Deele et Van-Over… et je restai seule pendant huit jours.