Il s'était passé bien des choses à Amsterdam pendant notre séjour à Bois-le-Duc: ma mère, dans l'ardeur de sa tendresse pour moi, n'avait pu dissimuler les inquiétudes que lui causaient les inconséquences de ma conduite; ces inquiétudes, elle les avait communiquées à plusieurs membres de la famille de mon mari; dans cette famille on m'avait toujours jugée avec sévérité. La légèreté de mon caractère contrastait singulièrement avec la gravité des mœurs hollandaises; et les mœurs hollandaises s'étaient conservées pures de tout mélange dans la famille de Van-M***.
Ainsi donc, tandis que mon mari s'occupait de conjurer les tempêtes politiques, il se formait sur ma tête un orage qui menaçait de troubler ou de détruire à jamais notre repos et le bonheur de notre union. On connaissait mon caractère ferme et décidé; on n'ignorait pas non plus quel était mon empire sur l'esprit de mon mari, et l'on présumait qu'il n'y avait rien à espérer de moi si l'on employait, pour me faire rentrer dans les voies de la prudence et de la raison, le ton d'aigreur et le langage de l'autorité. La première démarche fut toute conciliante: on m'invita à dîner chez un des plus proches parens de mon mari; la femme de ce parent m'avait donné à l'époque de mon mariage quelques sujets de mécontentement que je n'avais malheureusement pas oubliés. Je n'avais pas eu davantage à me louer du fils et des deux jeunes personnes qui composaient le reste de cette famille. Ces demoiselles ne manquaient jamais, quand je leur adressais la parole en français, de me répondre en langue hollandaise, comme pour me faire voir combien leur répugnaient mes habitudes et mes modes françaises. L'aînée des deux, mademoiselle Élisabeth ****, avait été destinée à devenir l'épouse de Van-M***; l'amour subit dont il s'était senti enflammé pour moi avait mis obstacle à l'exécution de ce projet, dès long-temps concerté entre les deux familles. Ce fut un grand malheur pour Van-M***, qui aurait trouvé dans sa cousine la plupart des qualités qui me manquaient, et qui toutes étaient propres à faire le bonheur d'un mari. Tels étaient les convives au milieu desquels j'allais me trouver. On avait encore invité plusieurs parens de Van-M*** dont les sentimens pour moi n'étaient pas beaucoup plus favorables. J'avais accepté l'invitation pour ne pas manquer aux déférences que mon mari devait à une famille dont il n'avait qu'à se louer. J'arrivai à l'heure indiquée; le repas fut long et triste. C'était seulement après être sorti de table qu'on devait m'adresser la mercuriale convenue; seulement quelques traits assez amers, qu'on me décocha indirectement pendant le dîner, me firent pressentir la tournure que la conversation devait prendre plus tard. L'impatience me gagnait: mais, quelque coupable que je me sentisse intérieurement envers Van-M***, je conservais toujours pour lui une sorte d'attachement respectueux qui m'empêcha de répondre comme je l'aurais fait sans doute, si je n'avais suivi que la violence de mon humeur. Je restai donc assez maîtresse de moi pour ne pas manquer aux plus austères convenances; ce devoir me devint plus facile à remplir quand je m'aperçus qu'on ignorait entièrement ce que ma conduite avait de véritablement coupable. Aux reproches qu'on m'adressa bientôt sur mes inconséquences, ma légèreté, mon goût excessif pour la dépense, l'affection exclusive que je manifestais en toute occasion pour la société des Français, je ne fis que cette réponse: «Tant que Van-M*** ne désapprouvera pas ma conduite, tant que mes sociétés seront les siennes, que ses amis seront les miens, je ne croirai devoir réformer en rien ma manière de vivre, et je serai loin de me réputer aussi coupable que vous le prétendez.»
Le sang froid que je sus conserver, et qui paraissait tout-à-fait contraire à l'emportement bien connu de mon caractère, étonna mes juges, et mit fin à toute discussion entre nous. Je me retirai promptement: de part et d'autre on était plus mécontent que jamais. Dès mon arrivée à Amsterdam, mon premier soin avait été d'écrire à ma mère; elle ne m'avait point répondu. Cette sévérité, juste et méritée sans doute, était cependant venue bien mal à propos. Mon cœur, habitué à une grande indulgence, avait été profondément blessé d'une rigueur tout-à-fait nouvelle. Puisque Van-M*** ne paraissait pas mécontent de moi, personne, à mon avis, n'avait le droit de se montrer plus sévère que lui; je me faisais ainsi un petit code d'ingratitude et de mauvaise foi, à l'aide duquel j'espérais échapper à ma conscience.
CHAPITRE XII.
Un aveu.—Excès d'indulgence de Van-M***.—Sentimens que cette indulgence fait naître en moi.—Résolution qui en est la suite.
En sortant de la maison où j'avais été pendant plus de trois heures exposée à des regards sévères, à des interpellations qui ne l'étaient pas moins, j'éprouvais le besoin de la solitude. Je rentrai aussitôt chez moi, et je renonçai au projet que j'avais eu de faire des visites dans la soirée. À mon retour on me remit une boîte qui était arrivée, pendant mon absence, de Dampierre-le-Château: mes mains tremblèrent en touchant cette boîte; j'ordonnai de ne laisser entrer personne, et je courus m'enfermer dans mon appartement.
Comment expliquer le bouleversement qui s'était opéré en moi au seul nom de Dampierre-le-Château, à la seule vue de l'adresse tracée de la main de Marescot! Mille souvenirs bien tristes, mille pressentimens sinistres oppressaient à la fois mon cœur; je respirais à peine. En entrant dans ma chambre je me jetai sur un siége, accablée de l'idée que cette boîte contenait le dernier gage d'amour, peut-être le dernier adieu de l'homme que j'avais tant aimé. Je n'osais ni regarder ni ouvrir la boîte. Prosternée à deux genoux, je la presse avec un mouvement convulsif contre mon sein, d'où s'échappent des cris de douleur. Il semblait que ma passion fût réveillée tout à coup par la pensée que j'avais perdu pour toujours celui qui en avait été l'objet.
Je revins à moi dans les bras de Van-M***, qui me prodiguait les noms les plus doux et les plus tendres caresses. M'arracher de ses bras, tomber à ses pieds, tel fut mon premier mouvement, et mon premier cri: «Ah! laissez-moi, laissez-moi; je suis indigne de vous! Cachez ma honte à ma malheureuse mère.» Van-M*** me relève doucement et me serre contre son cœur. Hélas! déjà il n'ignorait plus rien: un bracelet et une lettre contenus dans la boîte qu'il venait d'ouvrir lui avaient tout appris. Muette, baignée de larmes, anéantie par mes remords, tremblant de tous mes membres, je crus que j'allais mourir; ma voix était étouffée par les sanglots. Van-M*** me place sur un fauteuil, et me tenant toujours entourée d'un de ses bras, de l'autre main il attire une chaise et s'assied près de moi. Je me dégage une seconde fois; alors saisissant mes deux mains, il les écarte de ma figure, les retient serrées dans les siennes, et prononce ce seul mot: «Elzelina!» Effrayée de l'altération de sa voix, je relève la tête, en écartant par ce brusque mouvement mes cheveux épars qui me voilaient tout entière, et je jette un cri d'effroi à la vue de la pâleur qui couvrait ce beau visage, et de la tristesse profonde qui se peignait dans tous ses traits. Les reproches les plus amers, la sévérité la plus inexorable n'auraient jamais produit sur moi un effet aussi terrible que la douleur où paraissait plongé le malheureux Van-M***.
Il devina ce qui se passait en moi, pressa encore une fois sur son cœur ma tête brûlante, et déposa un baiser sur mon front: «Elzelina, dit-il, gardons un silence éternel sur cette affreuse découverte. Je suis aussi coupable que vous: votre mère m'avait averti des dangers auxquels j'allais vous exposer… Je ne l'ai point écoutée; Elzelina, elle doit tout ignorer. Ainsi point d'éclat, point de changement dans notre manière de vivre… Agir autrement, ce serait nous exposer de plus en plus aux traits de la médisance.»
Les larmes ruisselaient de mes yeux tandis qu'il parlait. Oh! j'aurais voulu que la terre s'entr'ouvrît pour m'engloutir: «Ma tendre amie, ajouta-t-il, fiez-vous à moi du soin de vous rendre avec le temps le repos et le bonheur: oui, tu trouveras toujours en moi le meilleur et le plus indulgent ami. Demain nous nous occuperons d'aller passer quelques jours dans la retraite. Ah! tu ne dois pas craindre de te trouver seule avec moi! Tu n'as rien perdu de tes droits sur mon cœur; tu seras toujours ce que j'aime le plus au monde, celle en qui repose mon seul espoir de bonheur.»