Je voulus balbutier quelques mots de réponse; mais il posa sa main sur ma bouche, et m'attirant de nouveau sur son sein, il me dit pour me consoler, tout ce que l'amour le plus vrai peut trouver de plus persuasif et de plus tendre. Toutes ces consolations étaient vaines; chacune de ces paroles si pleines de bonté donnait une nouvelle force à mes remords. Van-M*** ne me croyait qu'égarée par un délire passager, mais je me sentais criminelle. Cependant j'étais attendrie de l'entendre répéter sans cesse qu'il ne survivrait pas à une séparation que je regardais, moi, comme nécessaire et inévitable, et sur laquelle j'avais risqué en tremblant quelques mots. Je l'écoutais sans oser lever les yeux sur lui; mais je me promettais intérieurement de ne plus l'affliger en reproduisant une idée qui lui faisait horreur, de tout faire pour mériter à l'avenir son estime et sa confiance, et de devenir la meilleure des sœurs si je n'étais plus digne d'être son épouse.

Telles étaient les pensées qui m'agitaient; mon état commençait toutefois à devenir moins pénible. Van-M*** était plein de délicatesse; malheureusement il était dans l'âge où les passions exercent le plus d'empire. La vue d'une femme jeune et belle, que sa douleur embellissait peut-être encore, le conduisit bientôt de l'attendrissement excité sans doute par une généreuse pitié à ce sentiment qui, chez les hommes, ressemble tant à l'amour. Mais dans la disposition où j'étais, les témoignages de cet amour me paraissaient une insulte à mon désespoir, un doute offensant sur la sincérité de mes remords, la preuve d'une indifférence injurieuse pour des torts qui, une fois connus, devaient séparer l'époux de celle qui l'avait déshonoré.

Je reculai avec effroi; et repoussant Van-M***, je me jetai à ses pieds, les mains jointes, et, comme emportée par une force irrésistible, je m'écriai, hors de moi: «Vous croyez que mon imagination seule s'est égarée? Eh bien! non; je suis tout-à-fait coupable: laissez-moi fuir, laissez-moi me cacher; une séparation éternelle, voilà ce que j'implore, et ce que j'attends de vous.»

Mon action, la véhémence de mes paroles, rappelèrent Van-M*** à lui-même: il m'obligea à me relever, et me replaça sur mon fauteuil. Il allait et venait dans la chambre avec beaucoup d'agitation; pour moi, je continuais de pleurer en silence. Van-M*** s'assied enfin à mes côtés, et, avec l'accent le plus tendre, il me prie de lui pardonner d'avoir ajouté à mon affliction: «Elzelina? ajouta-t-il d'un ton plein de douceur, je me soumettrai à tout ce que tu exigeras de moi; mais, je t'en conjure, ne prends en ce moment aucune résolution définitive; demain tu pourrais t'en repentir: nous avons devant nous un si long avenir! Permets-moi d'espérer que le bonheur n'est pas encore entièrement perdu pour tous deux: surtout, qu'on ne me parle plus de séparation.» Il pressa encore une fois ma main sur son cœur, sonna ma femme de chambre, et, après m'avoir recommandée à ses soins, il me quitta.

Van-M*** avait laissé la fatale boîte sur la table. Cette vue était un supplice pour moi; mais, pour l'écarter de mes yeux, il eût fallu y toucher. Cet effort était au dessus de mon courage; je détournai les yeux en continuant de verser des larmes amères. Je passai la nuit entière à pleurer: ce n'était pas l'instinct d'une vaine curiosité qui ramena malgré moi, pendant cette longue nuit, mes regards sur la boîte que je pouvais apercevoir de mon lit. Cette boîte renfermait peut-être un portait, peut-être un autre gage d'amour envoyé par Marescot à ses derniers momens… L'incertitude m'était affreuse: j'avais depuis long-temps cessé d'aimer celui dont l'imprudence venait de causer tant de mal, mais je ne pouvais encore oublier combien il m'avait été cher. Cependant j'eus le courage d'endurer ce supplice, et ma main ne s'étendit pas une seule fois jusqu'à cette boîte sur laquelle mes yeux se reportaient involontairement à chaque minute. Le lendemain Van-M*** passa une grande partie de la matinée près de moi: j'étais sérieusement indisposée, et notre porte fut fermée à tout le monde. Cette infraction aux usages bien connus de notre maison dut étonner bien des gens, car personne n'ignorait que Van-M*** était de retour depuis l'avant-veille. Il s'était aperçu de l'impression fâcheuse que la vue de la boîte produisait sur moi: il avait pu se convaincre également qu'elle était restée dans l'état où il l'avait laissée lui-même. Il l'emporta; mais dans la journée, comme j'étais avec lui dans son cabinet, où il m'avait priée de le suivre, afin, disait-il, que je ne me séparasse jamais de lui, il me la remit en me disant: «Elzelina, c'est à toi d'ordonner ce que j'en dois faire.» Je la pris d'une main tremblante, et je la plaçai dans le double-fond de son secrétaire. «Ne serait-il pas plus prudent, reprit-il, d'anéantir cette boîte avec tout ce qu'elle contient?—Elle est à vous,» répondis-je sans hésiter; et aussitôt la boîte fut livrée aux flammes.

Vers le soir mon abattement augmenta. L'attention de Van-M*** à me considérer, ses questions d'abord détournées, et bientôt plus positives, me firent juger qu'il me soupçonnait de feindre une indisposition beaucoup plus grave que celle dont j'étais réellement atteinte. Je m'attachai à détruire cette opinion, et quoique je lui eusse demandé comme une grâce de me traiter désormais en sœur, il n'en redoubla pas moins de caresses pour moi. Ces caresses, je les repoussais toujours; je ne pouvais intérieurement pardonner à Van-M*** l'oubli si prompt d'une faute qui aurait dû lui inspirer pour moi sinon la plus profonde aversion, du moins la plus complète indifférence. J'étais sans doute injuste envers lui, mais il me semblait que j'étais rabaissée au rang d'une maîtresse. Cette idée fermenta dans ma tête; elle acheva de m'aveugler sur la détermination que j'avais prise dès le moment où mon fatal secret avait été découvert; je résolus irrévocablement de quitter ma mère et mon mari, dût cette résolution entraîner pour moi la perte de tous les avantages de ma naissance et de ma fortune.

Le surlendemain du retour de Van-M***, il reçut la visite de quelques membres de sa famille: on ne manqua pas de lui répéter tout ce qu'on m'avait dit à moi-même sur l'imprudence de ma conduite; on se plaignit du peu de docilité avec laquelle j'avais paru écouter des représentations amicales. Les accusations dont j'étais l'objet reposaient sur des ouï-dire bien vagues et des allégations bien légères: cependant on pressait mon mari d'employer envers moi la plus grande rigueur; et lui, qui savait toute la vérité, s'obstinait à me protéger contre les moindres soupçons; il ne montrait qu'une généreuse indulgence. Il plaidait ma cause avec toute la chaleur qu'il aurait mise à me défendre s'il eût été convaincu de mon innocence. Ses efforts pour dissiper les préventions qu'on avait justement conçues contre moi ne servirent qu'à leur donner une nouvelle force, et chacun se retira en lui annonçant qu'avant peu je l'abreuverais de honte et de douleur. Il était dans ma destinée d'accomplir cette funeste prédiction.

Van-M*** mettait tout en œuvre pour effacer de mon esprit jusqu'aux moindres traces du passé; mais tous ses efforts étaient vains, et chaque jour me confirmait dans ma résolution d'abandonner pour toujours mon pays et ma famille. Il m'avait témoigné le désir d'aller passer quelque temps dans une terre qu'il possédait à Broeck[8], et si nous avions pu partir sur-le-champ soit pour cette terre, soit pour aller retrouver ma mère, ou entreprendre avec elle le voyage d'Italie, j'aurais encore pu être sauvée; le temps, la constante bonté de Van-M***, les sages conseils de ma mère, m'eussent certainement rendue à la raison. Mais Van-M*** aimait trop son pays, il était trop occupé des affaires publiques pour faire aucun sacrifice à ses affections particulières et à son bonheur personnel. Son esprit était juste, son caractère ferme dans tout ce qui ne le regardait pas personnellement. Dès qu'il s'agissait de lui-même, ou de moi, son aveuglement et sa faiblesse ne connaissaient point de bornes. Il ne pouvait en ce moment s'absenter d'Amsterdam sans nuire aux affaires importantes dont il était chargé. D'un autre côté, il ne voulait, sous aucun prétexte, se séparer de moi, ni m'envoyer à ma mère, dont il redoutait la sévérité; et ce fut ainsi qu'il me retint près de lui, persuadé qu'il saurait bien seul me consoler et me réconcilier avec moi-même.

CHAPITRE XIII.

Noomz, poète hollandais.—J'exécute mon projet de fuite.—Mes lettres à
Van-M*** et à ma mère.