Il me regardait d'un air suppliant et serrait mes mains dans les siennes. Mon cœur était oppressé: ses paroles avaient réveillé mes remords. Touchée jusqu'aux larmes de ce qu'il me dit encore en faveur de Van-M***, je laissai échapper une partie de mon secret: c'était le seul motif que je pusse alléguer pour ma fuite. Je fis cet aveu avec une franchise absolue, et l'expression de ce repentir auquel ne peuvent se méprendre les âmes élevées. Je rejetai sur une force irrésistible les torts dont je m'étais rendue coupable envers mon mari. Non seulement Moreau ne chercha plus à combattre la délicatesse du sentiment qui me faisait fuir le domicile conjugal, mais encore il devint sur-le-champ mon ami et mon protecteur zélé.
Heureuse et fière d'avoir obtenu son appui, je lui déroulai mes projets pour l'avenir; je lui exprimai avec une nouvelle force la confiance et la sécurité absolue que m'inspirait son caractère, et jamais depuis lors je n'entendis sortir de sa bouche une seule de ces objections, qui ne produisaient d'autre effet sur moi que de m'irriter sans me convaincre.
Le général Moreau n'était pas galant par caractère; la femme qu'il aurait le plus aimée n'aurait pu en faire un petit-maître. Mais c'était un ami sûr, dévoué à ceux qu'il aimait, et toujours prêt à donner de nouvelles preuves de son affection et de son dévouement. Je lui avais plu dès qu'il eut occasion de me rencontrer et de me connaître. Avec les étrangers ou les gens qu'il voyait rarement, Moreau paraissait froid et réservé; dans l'intimité, il avait beaucoup de charme, et sa conversation décelait un esprit cultivé, mais dénué de toutes prétentions. Il fallait, pour ainsi dire, aller toujours au devant de lui, et chercher à échauffer son âme. Quelques jours passés dans sa société m'avaient suffi pour étudier et connaître son caractère; je lui racontais tout ce que j'avais vu sur les champs de bataille, où j'avais été entraînée de si bonne heure. Il aimait à me faire des questions sur ses rivaux de gloire, et les noms de Hoche, Dumouriez, Dampierre, Marceau, venaient se placer dans nos entretiens. Il estimait à leur juste valeur les talens militaires du premier; le caractère du second lui inspirait une forte répugnance, mais ne l'empêchait pas de lui rendre, sous d'autres rapports, pleine et entière justice. Les deux autres lui paraissaient en tous points dignes de leur haute renommée. Je mettais dans toutes mes réponses l'énergie et la chaleur qui me sont naturelles. Ce qui frappa surtout Moreau, dans les premiers momens que je passai près de lui, ce fut, je m'en souviens, l'enthousiasme que je mis à lui raconter un trait de bravoure peu ordinaire, dont j'avais été témoin depuis l'entrée des Français dans la Hollande: le héros de mon récit était, autant que je puis m'en souvenir, un officier nommé Lévey; il venait d'être fait prisonnier, et se trouvait renfermé dans une cave sous la garde de six hommes. Il comprend, au bruit qu'il entend dans la rue, que les Français reprennent l'avantage; soudain il s'élance sur ses gardiens, leur arrache le sabre qu'ils venaient de lui enlever, et les fait tous prisonniers à son tour. Moreau était un excellent appréciateur de toutes les belles actions; il voyait avec plaisir mon admiration pour les prodiges de la valeur française; il aimait par dessus tout la gloire de son pays. Républicain par nature, et dans l'acception la plus rigoureuse de ce mot, il était simple dans son extérieur comme dans ses goûts; son désintéressement l'eût rendu digne des beaux siècles de Sparte et de Rome. Le mépris des chimères de la noblesse, le sang froid dans le danger, le courage invincible dans le combat, la haine du pouvoir absolu, tels étaient les traits dominans de son caractère. Ni les accusations qu'on a plus tard portées contre lui, ni même la mort qu'il a trouvée dans les rangs étrangers, n'ont jamais pu me porter à croire qu'il eût abjuré des principes qui lui étaient plus chers que la vie. En 1802, il voulut, je le sais, renverser un gouvernement qu'il abhorrait; mais l'ambition personnelle ou la jalousie n'entraient pour rien dans la haine qu'il avait vouée au chef de ce gouvernement. Bonaparte lui était odieux, non parce que son génie avait déjà contribué si puissamment à l'illustration des armes françaises, mais parce qu'il voulait relever le trône pour s'en emparer. Quoi qu'on en ait pu dire, Moreau repoussa toujours de tous ses vœux le rétablissement de la monarchie en France, soit que la monarchie adoptât la bannière républicaine, soit qu'elle se parât des couleurs de l'ancien régime. On me pardonnera de porter sur ce capitaine illustre un jugement opposé peut-être en bien des points à celui de bien des hommes qui ne l'ont pas connu comme moi. Mais le souvenir de l'affection dont il m'honora, et le respect que je conserverai toujours pour sa mémoire, me font une loi de rendre hommage à la vérité.
CHAPITRE XV.
Départ de Menin.—Rencontre sur la route.—Humanité de
Moreau.—Kehl.—Je me rends à Paris.—Talma.
Mon intention n'avait jamais été de m'arrêter long-temps à Menin. Je brûlais de me rendre à Paris: sans prévoir aucunement les séductions dont je pourrais être entourée, les plaisirs qui pourraient m'y être offerts, je voulais vivre dans la retraite, et consacrer mon temps à l'étude et aux arts. Un matin donc j'allais demander à Moreau une lettre de recommandation pour l'un de ses amis de Paris, afin de faciliter mon établissement dans cette ville, lorsque le général entra lui-même chez moi: il venait m'annoncer qu'à l'instant même il avait reçu l'ordre de se rendre à Kehl pour prendre le commandement de l'armée à la place du général Pichegru. Sans m'en douter, je me trouvais déjà enchaînée à son sort; je n'avais pas su résister aux témoignages de dévouement et d'amour qu'il m'avait prodigués depuis mon arrivée à Menin; j'étais fière des sentimens que j'inspirais à un tel homme: je ne refusai donc point de le suivre. J'allais de nouveau me trouver au milieu des camps; je ne pouvais manquer d'assister à de nouveaux combats. Cette existence aventureuse plaisait à mon imagination romanesque, et ce voyage, qui pouvait m'exposer à quelques dangers, n'était pour moi qu'une partie de plaisir. Le nom de Pichegru vint naturellement se placer dans la bouche de Moreau: il professait pour ce général une amitié sincère; mais je ne pus dissimuler l'antipathie qu'il m'inspirait depuis la dernière conversation que nous avions eue ensemble à Bois-le-Duc: «Vous êtes trop juste, me disait Moreau, pour juger aussi légèrement un homme tel que Pichegru; vous êtes trop généreuse pour persévérer à son égard dans des préventions que je crois mal fondées. Peut-être pourrai-je le justifier plus complètement un jour à vos yeux. Si dans ce moment il ne vous paraît pas digne de vos bonnes grâces, vous trouverez à Kehl, en assez grand nombre, des hommes tout-à-fait dignes de votre estime et de votre admiration. Vous allez revoir Saint-Cyr, Lecourbe et Sainte-Suzanne, que vous connaissez déjà; le jeune Delmas, que vous n'avez point encore vu. Dieu veuille qu'aucun de ces braves officiers ne m'enlève votre affection! Admirez, madame, mais n'aimez personne que moi.»
Je ne lui répondis que par un regard et un sourire; mais j'étais heureuse de le voir si tendre pour moi. Le lendemain, vêtue en homme, avec la cravate noire et l'habit bleu, j'attendais le moment du départ, fixé à cinq heures du matin. Moreau paraissait charmé de son compagnon de route; nous voyagions en calèche, suivis d'un fourgon qui contenait notre bagage.
Je connais peu l'art des descriptions: je n'essaierai donc pas de tracer ici le tableau du pays que nous eûmes à traverser. La nature n'était rien moins que riante; car nous étions en plein hiver. Déjà nous approchions du terme de notre voyage. Le mauvais état de la route que nous suivions alors nous forçait de ralentir le pas de nos chevaux. Tout-à-coup, au détour d'un pont, un homme couvert de haillons, dont la longue barbe et l'effrayante pâleur relevaient le désordre et toutes les angoisses de la misère, s'élance à notre portière: «Bons Français, s'écrie-il, secourez-nous, par pitié! Ma pauvre femme est à deux pas d'ici, en mal d'enfant, et près de rendre le dernier soupir dans un ravin;» et il nous montrait de la main l'endroit où gisait la malheureuse femme, ayant près d'elle un enfant de trois à quatre ans dont les cris et les caresses augmentaient encore ses souffrances. Moreau ordonne de tourner de ce côté: «Nous placerons la pauvre femme dans la calèche, lui dis-je, et nous, nous irons à pied jusqu'à ce que nous lui ayons trouvé un asile: je lui donnerai provisoirement les premiers secours.» Moreau me fit une réponse pleine de sensibilité. On arrête: nous sautons à terre: quel spectacle s'offre à nos yeux! c'était le dernier moment de la crise qui précède l'accouchement. Moreau pâlissait à la vue des douleurs que paraissait endurer la malheureuse femme. Nous profitâmes des premiers momens de calme qui suivirent, pour conduire l'accouchée dans un lieu où elle pût recevoir des secours plus complets. Avec l'aide de son mari et des postillons, nous la transportâmes dans la calèche. Elle exprimait par des exclamations entrecoupées le chagrin qu'elle éprouvait de mourir si jeune, d'abandonner son mari et ses enfans. Je m'efforçais de la consoler et de ranimer son courage. Je m'assis près d'elle dans la voiture. Son mari, placé de l'autre côté, m'aidait à la soutenir: ses pieds reposaient sur la banquette de devant, occupée par Moreau qui tenait la petite fille sur ses genoux. Il donna ordre sur-le-champ aux postillons de marcher au petit pas et de nous conduire à la première ferme ou à la première auberge que nous découvririons sur la route. Le plus âgé des postillons offrit de mettre à notre disposition, pour la pauvre mère, une chambre commode et un bon lit, dans la petite maison qu'il occupait avec sa femme et neuf enfans: nous acceptâmes son offre.
Nous nous étions si exclusivement occupés depuis deux heures des infortunés qui réclamaient nos secours, que nous n'avions nullement pensé aux inconvéniens que pouvait avoir pour nous le contact de leurs vêtemens, rongés par la plus affreuse vermine. Nous n'y songeâmes pas davantage dans le trajet qu'il fallait faire pour gagner le logis du postillon.
La pauvre mère, dont Moreau soutenait la tête affaiblie, buvait par intervalles quelques gouttes de vin d'Alicante que nous avions fort heureusement dans une gourde de voyage; le père dévorait la moitié d'un pâté, la petite fille un énorme gâteau de Savoie. Tout en admirant la généreuse complaisance de Moreau, je m'occupais de laver le visage de la petite fille, qui, placée sur mes genoux, me regardait avec le plus aimable sourire. Je cachai sous un madras ses beaux cheveux bruns; je plaçai un fichu sur son col: cette petite toilette la rendait encore plus jolie.