Nous arrivâmes enfin à une maison qui paraissait, à l'extérieur, assez commode: une femme de bonne apparence vint nous recevoir. Nos protégés furent reçus sans difficulté. On plaça la mère dans un bon lit, puis on nous servit une omelette au lard que l'appétit nous fit trouver excellente. Pendant ce frugal repas nous réglâmes nos comptes avec Tobie, notre honnête postillon. On stipula le prix de la pension du père, de la mère, et des deux enfans. Tobie ne demandait que cinquante francs pour loger pendant un an toute la famille. Le général lui en remit deux cents, en exigeant de lui la promesse de procurer plus tard du travail à ses nouveaux hôtes. Je voulus contribuer pour ma part à la bonne œuvre: je donnai cent francs de ma bourse pour subvenir aux frais d'habillemens. L'enfant que la malheureuse mère venait de mettre au monde rendit le dernier soupir avant que nous eussions quitté la maison de Tobie. J'allai sur-le-champ consoler cette pauvre femme; elle pleurait à chaudes larmes, et regrettait amèrement de n'avoir pu acheter la vie de son enfant au prix des horribles souffrances qu'elle avait endurées. Comme nous allions remonter en voiture, la petite fille vint se jeter en pleurant dans mes bras: j'eus beaucoup de peine à obtenir qu'elle me laissât partir. Elle s'attachait à moi de toutes ses forces, et ne voulait absolument plus me quitter. Ni Moreau ni moi n'avions songé, comme je le disais tout à l'heure, à réparer le désordre de notre toilette, tant que nous avions eu à nous occuper des secours que réclamait la position de cette famille. Lorsque nous nous retrouvâmes seuls dans la calèche, vis-à-vis l'un de l'autre, nous ne pûmes comprimer un long éclat de rire qui nous échappa à tous les deux en même temps. On nous eût pris, au désordre qui régnait sur nos personnes, pour des aventuriers ou tout au moins pour des comédiens ambulans. Nous arrivâmes enfin au terme de notre voyage.

Je n'ai pas la prétention de retracer ici les beaux faits d'armes dont je fus témoin pendant mon séjour sur les bords du Rhin. Il faudrait une plume plus exercée que la mienne pour perpétuer le souvenir de cette mémorable campagne. Ses résultats furent tous glorieux pour la France. J'avais eu ma bonne part de toutes les privations, de toutes les fatigues de la guerre. Plusieurs fois, il m'était arrivé de passer deux ou trois jours sans changer aucunement d'habits, sans quitter mes bottes, dormant sur la dure, et mangeant le pain noir des soldats. Ce fut à cette époque que je vis pour la première fois l'adjudant général Ney. J'avais le bonheur d'entendre partout combler d'éloges et de bénédictions le général Moreau; j'étais gaie, fraîche et bien portante. Cependant je commençais à sentir le besoin du repos: j'éprouvais aussi le vif désir de recevoir au moins indirectement des nouvelles de ma mère et de Van-M***. Je priai donc Moreau de ne pas retarder plus long-temps mon départ pour Paris. Il me donna pour m'accompagner son domestique de confiance, et de plus une escorte qui ne devait me quitter que lorsque je serais à quelque distance du théâtre de la guerre. Le général m'adressait à madame Duf***, rue Saint-Dominique, et, par une lettre pressante, me recommandait à tous ses égards et à ses soins. Je dus lui promettre de vivre dans la plus grande retraite, jusqu'au moment où il viendrait me rejoindre: «Si votre famille, me disait-il, venait à connaître le lieu que vous habitez, sans doute elle tenterait encore une fois de vous ravir votre liberté. Quelle serait mon inquiétude si je n'étais pas certain que ma protection vous préservera d'un si affreux malheur! Quand nous serons réunis, nous nous occuperons des moyens de calmer la colère de vos parens, et je me flatte que nous pourrons y réussir.»

Mon voyage fut très heureux. Aucun accident fâcheux ne retarda mon arrivée, et je me trouvai enfin installée à Paris. Le logement que Moreau m'avait fait préparer n'était pas un de ces appartemens somptueux que j'avais habités jusqu'alors. Il était toutefois extrêmement commode. Le mobilier était simple, mais d'une élégance bien entendue. Un pavillon situé au milieu d'un petit jardin dont j'avais la jouissance renfermait une bibliothèque bien garnie. C'est là que je passais la plus grande partie de mes matinées. Vers le milieu du jour je courais en cabriolet chez les marchandes de modes, et le soir j'allais en voiture me promener au bois de Boulogne, accompagnée de la dame du logis. Ce bois était dès lors le rendez-vous des riches oisifs de la capitale. Cette promenade m'ennuya bientôt; j'y renonçai. Je consacrai presque toutes mes journées à l'étude; je ne sortais plus que pour faire quelques emplettes, et le plus souvent je passais mes soirées au spectacle. De tous les théâtres le Théâtre-Français était celui que je fréquentais le plus assidûment. J'aimais la tragédie avec passion: je ne saurais peindre l'enthousiasme dont je fus saisie la première fois que j'entendis Talma dans le rôle de Macbeth. Je le vis successivement, et plusieurs fois de suite, dans Néron d'Epicharis, dans Oscar, Othello, et Néron de Britannicus. J'apprenais par cœur les pièces dans lesquelles jouait mon acteur de prédilection. Seule dans mon boudoir, je passais des journées entières à répéter mon rôle, et à lire le sien. Le son de sa voix vibrait sans cesse à mon oreille; j'avais toujours devant les yeux ses poses si naturelles et si nobles: j'admirais cette manière de dire avec son âme, et d'écouter avec son esprit. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter la vocation qui m'entraîna quelques années plus tard sur la scène. Madame Duf***, mon hôtesse, qui m'accompagnait toujours, se félicitait de me voir renoncer à la promenade du bois de Boulogne: elle ne partageait pas ma passion pour la tragédie, mais elle prenait beaucoup de plaisir à la comédie, qui était encore soutenue à cette époque par le talent de Molé et de mademoiselle Contat. Ainsi s'écoulait ma vie et je me regardais comme heureuse, jusqu'à un certain point. Du moment où mon imagination trouvait un aliment à son activité, tout devenait pour moi jouissance et bonheur réel. Et cependant c'est à l'ardeur immodérée de cette imagination que je dois attribuer tous mes maux.

CHAPITRE XVI.

Lettre du général Moreau.—Le secrétaire de la légation hollandaise.—Nouvelles qu'il me donne de Van-M*** et de sa famille.—J'écris à l'ambassadeur et à Van-M***.

Il y avait déjà quelques mois que je vivais dans une solitude complète et que je trouvais bien douce, lorsque je reçus de Moreau une lettre dont j'extrairai le passage suivant: «Vous aviez eu, ma chère amie, plus de pénétration que nous: bientôt je vous conterai tout de vive voix. J'instruis en ce moment le Directoire; si l'amitié m'a d'abord fait hésiter, si avant d'agir j'ai voulu dissiper tous les doutes qui pouvaient me rester encore, maintenant que le hasard le plus singulier a mis entre mes mains des témoignages irrécusables, ce serait m'associer à la trahison que de garder plus long-temps le silence.»

Le hasard le plus extraordinaire avait en effet révélé à Moreau la trahison de Pichegru. Des hussards français avaient saisi beaucoup de papiers dans un fourgon appartenant au général autrichien Klinglin, et ils apportèrent au bout de leurs sabres ce trophée de nouvelle espèce. Ces papiers ne restèrent pas entre leurs mains; quelques-uns furent remis, à Moreau, et il y trouva la preuve manifeste des relations que Pichegru était depuis quelque temps soupçonné d'entretenir, avec les généraux autrichiens et les émigrés français. Plus il était attaché à Pichegru, plus une telle découverte lui devenait pénible. Mais il fallait avant tout rester fidèle à ses sermens et à son devoir; ce devoir, Moreau ne pouvait le remplir qu'en révélant la trahison dont s'était rendu coupable l'homme auquel il devait en partie sa fortune militaire. Il ne voulut rien précipiter dans une circonstance si grave; seul il n'aurait pu vérifier toutes les preuves que le hasard venait de lui fournir; peut-être se défiait-il de la faiblesse de son cœur. Il chargea donc de ce travail épineux deux des généraux placés immédiatement sous ses ordres: je crois que ces deux généraux étaient Sainte-Suzanne et Saint-Cyr; mais ici mes souvenirs sont incertains, et je n'oserais rien affirmer. Ce que je me rappelle parfaitement, c'est que les deux généraux auxquels il donna sa confiance dans cette importante affaire se trouvaient alors souffrans de blessures récentes. Lorsque la trahison fut enfin complètement constatée, Moreau ne tarda pas davantage à écrire au Directoire: il remplit rigoureusement sans doute le devoir d'un bon citoyen, mais il ne fut pas poussé, comme on l'a dit, par une basse jalousie; il se serait estimé bien heureux s'il avait pu trouver Pichegru innocent.

Tous les détails qu'on vient de lire m'ont été donnés verbalement plus tard par Moreau lui-même. En lisant la lettre que je viens de citer, je m'applaudis de nouveau d'avoir résisté à la demande que m'avait adressée Pichegru de l'aider à nouer des relations qui n'avaient d'autre but que de l'amener à consommer plus promptement sa trahison.

L'espoir que j'avais de revoir sous peu de temps Moreau me remplissait de joie; mais cette joie était accompagnée d'une agitation qui me poussait malgré moi hors de ma solitude. Je sortais plus fréquemment de chez moi, toujours suivie de ma femme-de-chambre. Un matin que j'étais montée en voiture avec l'intention de faire quelques emplettes, je fus arrêtée au pont Louis XVI par un embarras de charrettes qui dura quelque temps. J'avais la tête à la portière: tout à coup je vois venir à moi un jeune homme que je savais attaché à la légation hollandaise. Il m'avait reconnue tout d'abord, et moi, de mon côté, je ne le reconnaissais que trop bien. Si rien ne peut excuser l'inconcevable insouciance dans laquelle j'avais vécu depuis quelque temps, rien ne saurait rendre l'effet que produisit sur moi la seule vue d'un compatriote de Van-M***, d'un homme qui connaissait ma position passée, et qui devait me juger aussi sévèrement que je le méritais. Ce n'était pas seulement le sentiment de mes fautes qui me faisait rougir, c'était encore la honte de la position dans laquelle j'étais désormais condamnée à me montrer aux yeux de ceux qui connaissaient ma naissance et ma fortune. J'avais été intimement liée avec la famille du jeune Van-Shaapen; je savais combien étaient sévères les principes de la plupart des membres de cette famille. Qu'on juge de mon embarras: les larmes aux yeux et respirant à peine, je fis signe au jeune Van-Shaapen de monter dans ma voiture. Il obéit sans répondre, et se plaça vis-à-vis de moi en détournant ses regards, comme s'il eût voulu me cacher l'émotion que lui causait cette rencontre imprévue. Il m'aurait été impossible de prononcer un seul mot; mais lors même que j'eusse voulu entamer la conversation, la présence de ma femme-de-chambre m'en aurait empêchée. Nous allions très-vite: la rapidité de notre marche était la seule sensation agréable que je pusse éprouver en ce moment; et cette sensation avait un caractère particulier que je ne saurais exprimer. Lorsque nous fûmes arrivés devant le ministère de la marine, je tirai vivement le cordon, et donnant ma bourse à ma femme-de-chambre, je la chargeai en peu de mots d'aller faire elle-même les emplettes que j'avais projetées. J'étais trop troublée pour remarquer l'air dont cette fille reçut la mission que je lui donnais: dans la soirée même, elle ne craignit pas de trahir plus clairement sa pensée; elle reçut sur-le-champ son congé avec deux mois de gages. Je ne concevais pas alors qu'on pût jamais trouver commode de perdre toute considération aux yeux de ses domestiques; les soupçons de cette fille me blessèrent au vif, et je la congédiai, parce qu'il m'eût été désormais impossible de conserver pour elle les bontés que j'ai toujours eues pour quiconque a été à mon service.

À peine ma femme-de-chambre était-elle partie, que j'ordonnai de tourner vers les Champs-Élysées. Van-Shaapen ne tarda pas davantage à me parler de ma mère, de mon mari, et de toutes les personnes qui pouvaient encore m'intéresser en Hollande. Ma pauvre mère, dans la juste indignation que lui inspirait ma conduite, s'était liguée avec la famille de Van-M***: elle donnait hautement son approbation à toutes les mesures de rigueur qu'on voudrait prendre contre moi. Van-M*** seul, qui avait tant de motifs pour me traiter avec une juste sévérité, refusait de se prêter à aucun acte qui aurait eu pour but de me priver de ma liberté. Le lendemain même de ma fuite, il était parti pour Paris. Son intention n'était pas de chercher à me ramener en Hollande, il voulait seulement m'offrir de s'expatrier avec moi, d'autoriser mon séjour dans le pays ou le lieu qu'il me conviendrait de choisir, et de m'assurer alors les moyens de vivre heureuse loin de lui et des siens, sans que ma vie fût jamais livrée aux jugemens de l'opinion que je redoutais. Dévoré d'inquiétudes, accablé du chagrin de ne pas me trouver à Paris, il était bientôt tombé dangereusement malade. Depuis vingt jours seulement il était reparti pour Amsterdam avec l'intention de mettre ordre à ses affaires, de m'assurer la plus grande partie de sa fortune, et de revenir encore essayer de découvrir ma retraite.