J'étais hors de moi-même pendant que M. Van-Shaapen me donnait tous ces détails. Touché de la franchise et de la vivacité de ma douleur, le jeune Hollandais m'adressa quelques paroles de consolation et s'efforça de ranimer mon courage. Peut-être ses efforts auraient-ils été vains, si la connaissance qu'il me donna de la conspiration qu'on tramait contre moi n'était venue me rendre tout d'un coup à moi-même. L'ambassadeur hollandais Chimmelpenning avait, me dit-il, le projet d'obtenir du gouvernement français l'autorisation nécessaire pour me faire enlever et remettre au pouvoir de ma famille, en dépit des intentions formellement opposées de mon mari.
À ces mots, mes larmes se tarirent, la colère fit place à la douleur, et je repris toute ma force et ma résolution naturelles. Je proposai à Van-Shaapen de venir sur-le-champ avec moi à l'ambassade, et de m'obtenir à l'instant même une audience de l'ambassadeur. Van-Shaapen refusa, par la crainte qu'il avait, disait-il, de me livrer à mes ennemis. Je lui répondis que j'étais déterminée à tout braver, et que j'avais en main tous les moyens de confondre les projets qu'on pouvait former contre moi. Étourdi de mes paroles, étonné du ton que j'avais pris tout à coup, il essaya vainement de me calmer. C'était un bon jeune homme; mais il paraissait à peine comprendre le langage que je venais de lui parler. Je le quittai sans délai, et je revins chez moi. Sans descendre de voiture je fis venir ma femme-de-chambre, qui donna tous les témoignages de la plus impertinente surprise en me voyant, disait-elle, déjà de retour. J'annonçai que je serais absente toute la journée, et je donnai ordre de me conduire au bois de Boulogne. Arrivée à la grille du bois, je descendis suivie d'un domestique qui portait un portefeuille, et je cherchai un endroit solitaire pour m'y établir, écrire quelques lettres et déjeuner sur l'herbe. Je ne pus trouver un endroit assez éloigné de tous les regards, et j'arrivai enfin à une jolie chaumière située près du château de la Muette. C'était un asile tout-à-fait champêtre où la propreté paraissait poussée jusqu'à la recherche. Tandis que mon domestique Philippe s'occupait des préparatifs de mon déjeuner, j'écrivis une lettre à M. l'ambassadeur. J'y prenais, mal à propos sans doute, le ton du persiflage le plus amer, et je finissais, tout en lui donnant mon adresse, par lui déclarer que, placée sous la protection immédiate du général Moreau, je ne craignais plus rien de ce qu'on pourrait entreprendre contre moi. Mon cœur me dicta ensuite une autre lettre pour mon mari: elle était conçue en ces termes:
«Cachée à Paris depuis trois mois sans avoir aucunes nouvelles directes, soit de vous, soit de ma malheureuse mère, je cherche en vain à m'étourdir sur le passé en me créant un avenir imaginaire. Van-M***, je suis bien malheureuse des peines que je vous cause; cependant je sens mon impuissance à réparer le mal que je vous ai fait. Je n'ose me demander sur quelle base je voudrais fonder mon bonheur, s'il est encore pour moi quelques moyens d'être heureuse. Je n'ai pas su l'être auprès de vous qui m'entouriez de tant d'amour. Ne me regrettez pas; je n'étais pas digne de vous… Ma seule consolation est de penser que je trouverai toujours en vous un protecteur, que jamais vous ne consentirez à ce qu'on me ravisse le bien auquel j'ai sacrifié tous les autres, la liberté! Cette liberté me paraîtra toujours plus chère quand je la saurai placée sous la sauvegarde de votre noble caractère.
«Rassurez-moi sur votre santé, je vous en conjure: si elle tardait à se rétablir, si mes soins, ma présence devaient apporter quelque adoucissement à vos maux, je ne balancerais pas un instant à me rendre auprès de vous, bien sûre que votre générosité m'épargnerait les reproches amers de votre famille. À vous seul je reconnais le droit de me blâmer et de me punir. J'ai bien mal payé votre amour, mais je ne cesserai jamais de rendre hommage à votre cœur.»
Quand j'eus terminé cette lettre, je tombai dans une profonde rêverie. Je ne cherchais point à m'abuser sur mes fautes et leurs terribles conséquences. Je voyais bien clairement toute l'étendue de l'abîme dans lequel je m'étais jetée; je songeais à la possibilité de retourner près de Van-M***, et de reconquérir par une conduite exempte de tout reproche l'estime publique que j'avais perdue. Mais cette idée fut presque aussitôt rejetée que conçue: mon orgueil s'indignait d'avance de toutes les humiliations que j'aurais à dévorer avant de me retrouver au rang dont j'étais volontairement descendue. Mon esprit flottait incertain entre mille projets plus extravagans les uns que les autres; mais toutes mes réflexions me ramenaient à la résolution irrévocable de vivre toujours libre et indépendante.
Philippe vint enfin donner un autre cours à mes pensées; il m'avait servi mon déjeuner dans le jardin: le ciel était pur, la campagne riante. J'oubliai bientôt les rêves auxquels je venais de m'abandonner; je déjeunai, et je repris bientôt, suivie de Philippe, ma promenade dans le bois.
CHAPITRE XVII.
Henri.—Projet d'adoption.—Soins maternels.
Nous approchions du village de Boulogne lorsque j'aperçus sur l'un des côtés de la route une femme et deux enfans occupés à ramasser des branches sèches. Tous trois portaient les livrées de la misère; cependant la petite fille était jolie et paraissait fort gaie. Le petit garçon était triste, d'une maigreur extrême, et, quoique les traits de son visage eussent quelque chose de distingué, il me parut laid au premier abord. Je donnai une pièce de monnaie à cette femme, et je lui adressai quelques questions. Comme je paraissais remarquer la maigreur et l'air maladif du petit garçon, elle me répondit que le pain était cher, que cet enfant ne mangeait pas beaucoup, que d'ailleurs il ne lui appartenait pas, qu'il était resté à sa charge après la mort de sa mère.
Je m'approchai du petit garçon qui s'était assis, et qui pleurait à chaudes larmes: «Comment te nommes-tu, mon enfant? lui dis-je, en surmontant l'impression fâcheuse que son aspect avait d'abord produite sur moi.