«—Soyez persuadée, madame, qu'il sait aussi vous rendre justice.»
Ici je commençais à mentir. Moreau n'avait jamais refusé devant moi de rendre témoignage à ce qu'il y avait de vraiment noble dans le caractère de madame Tallien; mais il était fort loin d'estimer la plupart de ses amis les plus intimes. À ses yeux, une telle société n'était certainement pas plus convenable pour moi que pour lui, et madame Tallien ne se trompait pas en pensant qu'il mettrait sans doute obstacle à toute liaison entre nous. La politesse et le penchant qui m'entraînait déjà vers madame Tallien m'empêchèrent toutefois d'en convenir avec elle.
En effet, lorsqu'à son retour Moreau apprit de moi cette rencontre, il parut contrarié du désir que je témoignais de répondre aux marques de bienveillance qu'on m'avait déjà données. Il lui en coûtait de se montrer, pour la première fois, d'un avis opposé au mien; mais les liaisons politiques de madame Tallien lui inspiraient une répugnance invincible. En vain lui représentais-je que madame Tallien m'ayant seule fait des avances, c'était elle seule que je voulais voir: «Bientôt me répondait-il, vous serez entraînée comme malgré vous dans ces salons peuplés de mes ennemis: et madame Tallien, sans le vouloir, deviendra l'instrument dont on se servira pour m'entraîner sur vos pas dans quelque piége.» J'insistai en lui rappelant tout le bien qu'il m'avait plus d'une fois dit lui-même de cette femme qui se montrait aujourd'hui, fort honorablement pour moi, empressée de devenir mon amie: «Elzelina, me dit-il enfin, comme j'estime autant votre cœur et votre caractère que j'aime votre personne, je remets avec confiance en vos mains le soin de mon repos. Voyez madame Tallien, puisque cette nouvelle liaison a pour vous un attrait si puissant: mais promettez-moi d'être toujours sur vos gardes, même avec elle, et surtout de me faire connaître la première question qu'on vous adressera directement ou indirectement sur mon compte.»
Je lui promis sans peine ce qu'il me demandait. Lorsque j'obtenais ce que j'avais désiré, j'étais toujours d'une humeur charmante; c'est ce qui arrive, je crois, à bien des gens, et particulièrement aux femmes: je donnai donc libre essor à ma gaîté; et je racontai à Moreau tout le plaisir que m'avaient fait éprouver, non seulement la première, mais encore la seconde et la troisième représentation du Prisonnier, auxquelles j'avais assisté. Personne plus que Moreau ne jouissait du bonheur de ses amis. Il était charmé de la chaleur que je mettais à lui retracer le triomphe de son compatriote. Le soir même nous allâmes voir la sixième représentation, et Moreau put se convaincre par ses propres yeux que je n'avais rien exagéré. Afin de ne pas renouveler des inquiétudes que le désir seul de me complaire avait pu calmer, je cessai de parler à Moreau de madame Tallien; je me contentai de mettre à profit la permission qu'il m'avait donnée. Je voyais ma nouvelle amie le plus souvent qu'il m'était possible; mais nos rencontres étaient encore trop rares au gré de mes désirs. Cette amitié recevait un nouvel attrait et de nouvelles forces du mystère qui en accompagnait les témoignages: car l'amour n'est pas le seul sentiment auquel le secret prête des charmes. Moins distraite et naturellement plus vive que madame Tallien qui vivait dans le tourbillon du grand monde, je me livrais à mon affection pour elle avec toute l'ardeur de mon imagination florentine, et tout l'abandon de mon cœur. Elle, au contraire, occupée de plaisirs et de politique, de toilette et d'affaires d'état, n'apportait dans notre liaison que cette bienveillance douce et calme à laquelle l'esprit et la grâce peuvent quelquefois donner l'apparence d'un sentiment profond et durable. Avertie toujours la veille des heures auxquelles Moreau me faisait ses visites, je profitais de toutes les matinées où je ne l'attendais pas pour aller voir madame Tallien. Je partais ordinairement de bonne heure, habillée en homme: des ordres étaient donnés pour qu'on me laissât entrer dans son appartement à toute heure, et sans que je fusse obligée de me faire annoncer. Le plus souvent c'était moi qui la réveillais: moitié de gré, moitié de force, elle se levait, s'enveloppait d'une robe du matin, jetait un schall sur ses épaules. Je l'aidais à faire cette simple toilette, quoiqu'elle m'y trouvât aussi maladroite qu'un garçon, et nous partions dans un boguey que Philippe suivait constamment à cheval. Souvent, en lui faisant parcourir les boulevards neufs, le Champ-de-Mars, ou bien en déjeunant avec du laitage à la chaumière du Mont-Parnasse, encore toute rustique à cette époque, je voyais briller sur son beau visage l'enjouement et la gaîté naturelle qui ne s'y montraient pas toujours dans les salons du Luxembourg. Elle avait cependant dans le monde tous les succès que procurent tous les dons de l'esprit, lorsqu'ils parent la beauté. Pour ceux qui la connaissaient davantage, sa bonté seule aurait suffi pour la faire chérir.
Dans une de nos promenades, il nous arriva de nous diriger vers le quartier du Gros-Caillou. Nous passâmes une grande partie de la matinée à contempler d'un peu loin la pompe grotesque d'un repas de noce qui avait réuni bon nombre d'ouvriers endimanchés. La grosse joie de ces bonnes gens offrait un tableau digne du pinceau de Téniers, et contrastait singulièrement avec le spectacle que madame Tallien avait ordinairement sous les yeux. Pour moi, qui avais vécu dans les camps, je ne m'étonnais pas des éclats de la joie populaire. Disposées comme nous l'étions, madame Tallien et moi, à nous amuser de tout, nous laissâmes ce jour-là passer les heures avec plus d'insouciance que de coutume, et notre retour se trouva beaucoup retardé. En arrivant près de la maison de madame Tallien, nous vîmes, sur la pelouse, trois promeneurs qui paraissaient l'attendre. J'arrêtai le boguey, et je lui donnai la main pour descendre. Soit qu'elle craignît quelque soupçon défavorable sur cette course matinale avec un jeune homme, soit qu'elle voulût satisfaire la curiosité de ses amis, elle exigea que j'entrasse chez elle. Par politesse je n'osai lui refuser; mais je me rendis à son invitation de mauvaise grâce, très contrariée que j'étais de me trouver pour la première fois avec cet entourage dont Moreau m'avait effrayée, et que j'étais parvenue à éviter jusqu'alors. Madame Tallien paraissait au contraire plus aimable et plus gaie que jamais: «Messieurs, dit-elle aux personnes qui l'attendaient, permettez-moi de vous présenter l'amie du général Moreau, qui veut bien être aussi la mienne. Habituée de bonne heure à la vie active des camps, madame est assez bonne pour chercher à me guérir de ma paresse, en m'associant à ses promenades du matin.» Puis elle m'adressa les complimens les plus flatteurs, avec ce ton que donne le savoir-vivre et qu'elle possédait au suprême degré. Au nombre de ces trois messieurs se trouvait un nommé Lher***, autrefois secrétaire de la légation cisalpine. Dès la première vue, il m'inspira une antipathie extrême et qu'il ne tarda guère à justifier; car il fut surtout cause de ma rupture avec madame Tallien. Après avoir répondu d'une manière assez gauche aux politesses excessives dont j'étais l'objet, je quittai tout ce monde le plus promptement qu'il me fut possible. Lorsque je revis madame Tallien, le lendemain, dans la matinée, je crus remarquer en elle une certaine gêne. Plusieurs fois elle tenta d'amener la conversation sur Moreau, ce qu'elle n'avait point fait jusqu'alors. Je changeai d'entretien; mais, à l'entrevue suivante, ses questions devinrent plus directes; elle me les adressait en détournant les yeux et d'un air embarrassé. Son âme noble et franche répugnait aux détours qu'elle était obligée de prendre; elle sentait que je ne devais pas répondre. Je ne répondis pas en effet; et le soir même, comme Moreau et moi nous nous rendions à Paris, pour y dîner: «Général, lui dis-je, vous aviez raison: la société que j'ai rencontrée chez madame Tallien ne saurait me convenir; comme je ne puis éviter cette société qu'en cessant toute relation avec la femme qui en est l'âme, je me résous à ce pénible sacrifice, puisque votre sûreté et votre repos en dépendent.»
Moreau me remercia avec transport: «Je rends justice aux qualités de madame Tallien, me dit-il; mais, vous l'avez vu par vous-même, ma chère amie, l'entourage ne vaut rien.»
Deux jours après j'écrivis un billet poli, amical, tel que je le devais. Je reçus cette courte réponse:
«Vous qui parlez des autres, vous vous laissez influencer à ce point!
Soit; mais vous perdez une bien véritable amie.»
Ainsi finit cette liaison qui avait eu d'abord pour moi tant de charmes. J'en ressentis un vif chagrin: mais j'eus à m'applaudir plus tard de m'être éloignée d'une maison que fréquentait Lher***. Si j'avais pu conserver quelque doute sur son caractère, mes yeux se seraient ouverts à Milan, lorsque je l'y rencontrai à quelque temps de là.