Cette représentation d'un opéra charmant me fit faire de grandes réflexions sur le génie de cette langue française tout à la fois si simple, si élégante et si gracieuse. L'italien, ma langue maternelle, m'a toujours paru propre à peindre les passions fortes, les grands effets de la nature; mais il n'appartient qu'au français de rendre le naturel, la grâce légère et la délicatesse, qui sont les caractères dominans de cette nation.

Telles étaient les réflexions qui m'occupaient dans le trajet du théâtre de l'Opéra-Comique à Passy, et, tout en m'y livrant, je revenais avec un plaisir nouveau sur les émotions délicieuses qu'avaient excitées en moi la pièce, madame Saint-Aubin, Elleviou et la musique de Della-Maria, lorsqu'une violente secousse donnée à ma voiture, et un cri perçant qui frappa mon oreille au même instant, vinrent m'arracher à ma rêverie. Je m'élance à la portière, je l'ouvre, et avant que Philippe ait eu le temps de descendre, je saute à terre, au risque de me faire écraser par la voiture dont les roues avaient si violemment ébranlé la mienne. C'était l'équipage de madame Tallien qui avait causé cet accident; elle allait à Paris: sa voiture s'était croisée avec la mienne à l'entrée du Cours-la-Reine, et l'un de ses essieux était rompu.

Je m'approchai d'elle en m'informant si elle n'était pas blessée: heureusement elle en était quitte pour la peur. J'avais beaucoup entendu parler de sa beauté, mais elle me parut supérieure à tout ce qu'on avait pu m'en dire. Madame Tallien était en grande parure; elle se rendait au Luxembourg chez le directeur Barras. Ma vue parut produire sur elle le même effet que son aspect avait produit sur moi. Je la priai de vouloir bien accepter une place dans ma voiture, et je lui offris de la conduire au lieu de sa destination, puisque son équipage se trouvait hors de service: elle accepta ma proposition avec une grâce charmante, et nous partîmes à l'instant.

«Vous vous rendiez sans doute chez vous, madame, me dit-elle; aurais-je donc le bonheur d'avoir une aussi belle voisine? Je crains que ce retard ne jette l'inquiétude dans votre maison;» et elle me prit la main de la manière la plus aimable.

«—Rassurez-vous, madame, répondis-je, personne ne s'inquiétera de mon absence. J'habite seule à la campagne avec mes domestiques; quand bien même quelqu'un m'attendrait, on me pardonnerait aisément ce retard dès qu'on en connaîtrait le motif.

«—C'est joindre la grâce à l'obligeance, reprit Mme Tallien avec ce ton séduisant qui lui conquérait tant de cœurs; puis-je savoir quelle est la charmante protectrice que le hasard m'a donnée, et qui, j'espère, ne refusera pas de devenir mon amie?

«—Mon nom ne vous apprendrait rien, madame; retirée à la campagne, étrangère dans ce pays…

«—Étrangère! reprit-elle avec vivacité; vous êtes, j'en suis sûre, cette dame hollandaise que le général Moreau cache si soigneusement à tous les yeux, et qu'il a conduite en France après l'avoir enlevée.

«—Quelle calomnie! m'écriai-je à mon tour aussi vivement; et qui a pu, madame, vous induire si grossièrement en erreur? c'est moi qui suis venue de mon propre mouvement implorer le général et me placer sous sa protection.

«—À la bonne heure: mais comment, si jeune et si belle, vous condamner à un isolement aussi absolu? Promettez-moi de venir me voir; n'en dites rien au général. J'ai tout lieu de croire qu'il s'y opposerait: il a des préventions bien injustes contre moi; car, au fait, je l'estime et je l'admire.