C'était la première fois qu'il me nommait ainsi; et ce nom d'Elzelina était celui dont Van-M***, aux jours de notre bonheur, aimait à m'appeler exclusivement. Prononcé avec l'accent de la tendresse, ce nom fit sur mon cœur un effet indéfinissable. Il me sembla entendre la voix de mon mari. Par un mouvement presque convulsif, je repoussai Moreau; et, cachant mon front dans mes deux mains, je m'accusai, sans ménagement et à haute voix, de tous les torts que j'avais eus envers l'excellent homme dont j'avais juré devant Dieu de faire le bonheur. Moreau, vivement ému de l'excès de ma douleur, rendait, comme moi, témoignage aux nobles qualités de Van-M***, et cherchait à me prouver combien les sentimens que je manifestais devaient me relever à mes propres yeux. Cette scène se prolongea long-temps. Aux remords dont m'agitait le souvenir de Van-M*** succéda bientôt après l'image de ma mère déchue tout à la fois de son opulence, et privée des consolations que sa vieillesse devait attendre de moi. Je résolus de lui écrire sur-le-champ pour obtenir d'aller expier auprès d'elle, dans une retraite absolue, toutes les fautes qui m'avaient enlevé sa tendresse. Ma résolution ne fut pas vaine: j'écrivis. Si ma demande eût été accueillie, j'aurais pu espérer encore quelques années de repos et de bonheur; malheureusement elle fut rejetée, et rien ne put me soustraire à la triste destinée que je m'étais faite moi-même.
CHAPITRE XIX.
Conséquences inévitables de mes folies.—L'opéra du Prisonnier.—Madame Tallien.—Préventions de Moreau contre sa société.—Ces préventions sont bientôt justifiées.
Le général Moreau m'aimait passionnément: l'orgueil que m'inspirait cette affection si vive, mon admiration pour un homme si supérieur, et mon respect pour son caractère, me tenaient lieu de l'amour qu'une autre eût sans doute éprouvé à ma place. Dans la position où je me trouvais, tous mes sentimens devaient être poussés jusqu'à l'exaltation. Moreau était maintenant tout pour moi: c'était le seul ami, le seul protecteur que j'eusse au monde. Il profita de son ascendant sur moi pour m'obliger à chercher quelques distractions au chagrin dont il me voyait accablée. Touchée de la persévérance qu'il apportait à me ménager toutes les consolations imaginables, je consentais, pour lui plaire, à ne pas rester enfermée chez moi; mais je persistais à ne recevoir personne. Chaque matin il venait me chercher, et nous faisions ensemble de longues promenades. Quand il ne pouvait m'accompagner, il exigeait que je sortisse à cheval ou en voiture, avec mon fidèle Philippe. Lorsque ses affaires le retenaient loin de moi, pendant la journée, je consacrais mon temps à la lecture, au dessin, à la musique; je faisais aussi de méchans vers que le général ne manquait pas d'admirer, mais que du moins il admirait seul. Il a fallu en effet toutes les vicissitudes de ma vie pour me décider à écrire quelques lignes destinées à affronter le jugement du public. Bélise et Philaminte m'ont toujours paru souverainement risibles, et je suis tout-à-fait, sur leur compte, de l'avis de Molière.
Le soir nous allions ensemble au spectacle, ou bien j'y allais seule, et Moreau venait m'y retrouver. Ce plaisir était le seul de tous qui me fît oublier entièrement mes chagrins, qui m'enlevât, pour ainsi dire, à moi-même… Le seul? Oh, non! j'en avais un autre, celui d'aller souvent voir et embrasser mon cher petit Henri. Je jouissais de sa gaîté enfantine, de ses progrès journaliers, et près de lui je trouvais encore quelques minutes de bonheur. Moreau ignorait encore ce que j'avais fait pour cet enfant. J'attendais, pour lui faire cette confidence, que mon pupille fût digne de lui être présenté, et de l'intéresser pour le moins autant par les progrès de son intelligence que par les grâces de sa figure et le malheur de sa naissance.
Toutefois, je me consumais en vains efforts pour retrouver ce repos d'esprit, cette tranquillité d'âme, qui semblaient me fuir sans retour. Je voyais l'abîme où j'étais plongée, et je n'avais déjà plus la force de me débattre pour en sortir. Habituée depuis mon enfance à dépenser sans calcul, jamais je n'avais pu admettre la moindre idée d'économie. Moreau m'excitait encore à satisfaire toutes mes fantaisies: il allait même au devant de mes désirs, et insensiblement il était parvenu à me faire accepter des présens considérables. Les schalls de Cachemire avaient, à cette époque, en France, tout le mérite de la nouveauté; ils étaient fort rares et du plus grand prix. Moreau m'en avait donné deux des plus beaux que l'on connût. J'avais en ma possession tous les diamans de ma mère; je n'aimais point ce genre de parure, et cette répugnance était le seul motif que je pusse opposer au désir souvent manifesté par Moreau de m'offrir les écrins les plus brillans. Ainsi, peu à peu, je m'habituais à recevoir des dons magnifiques; quoique je conservasse intérieurement l'intention de restituer un jour ce que je ne voulais considérer que comme un prêt. Un mémoire acquitté, que Moreau oublia par hasard sur une table, me fit voir clairement jusqu'à quel point j'abusais, sans m'en douter, de sa faiblesse pour moi. Je voulus parler de diminution de dépense: Moreau me répondit, en plaisantant, que je n'entendais rien aux choses du ménage; que de tels soins ne me convenaient aucunement, et il finit par obtenir que je ne changerais rien au luxe de ma toilette, et que je me laisserais aller, comme par le passé, à toutes mes fantaisies. Cette dépense surpassait de beaucoup mes revenus actuels; je ne pouvais, la soutenir qu'en recourant à sa générosité. Ainsi je me trouvais rangée dans cette classe de femmes que j'ai perdu le droit de juger, et au-dessus desquelles j'aurais dû toujours être placée par ma naissance et mon éducation.
Afin de vivre uniquement pour moi, Moreau avait négligé quelques uns de ses amis les plus intimes; il avait abandonné tous les autres. Dans le nombre des connaissances qu'il voyait habituellement, se trouvait un nommé de La Mar***, dont la femme me voyait du plus mauvais œil. Elle me supposait l'intention d'amener Moreau à m'épouser, et cette supposition toute gratuite fit, je ne sais pourquoi, naître en elle contre moi la haine la plus violente. Cette dame de La Mar*** devint plus tard, pour le général, une sorte de mauvais génie, dont les conseils lui ont été funestes. Ce fut elle qui s'employa le plus activement pour lui faire contracter une alliance dans laquelle j'ai toujours pensé qu'il n'avait pas trouvé le bonheur dont il était si bien digne. J'ai regardé et je regarde en effet le mariage de Moreau comme une des principales causes de sa perte: sans les instigations de sa femme, il ne serait point allé se placer sous les drapeaux étrangers; il serait resté fidèle à cette France dont il était l'enfant et qui s'enorgueillissait de sa gloire: ou si la jalousie de Napoléon l'avait forcé de s'expatrier, il aurait coulé dans un honorable exil des jours paisibles et embellis par de brillans souvenirs. Qu'on me pardonne cette digression en faveur des sentimens d'admiration et d'estime que je conserverai pour un tel homme jusqu'à mon dernier soupir.
J'avais fixé à une époque assez éloignée la présentation de mon cher Henri au général; mais les droits qu'acquérait chaque jour à mon affection cet aimable enfant redoublèrent mon impatience de le placer sous la tutelle immédiate d'un protecteur si puissant. Je conduisis donc Moreau à Mouceaux: chemin faisant, je l'instruisis de ce que j'avais déjà fait pour mon fils d'adoption, et je lui expliquai toutes les espérances que j'avais fondées sur sa bonté en faveur du pauvre orphelin. Il est inutile de dire que mon attente ne fut pas trompée, et que Moreau ne me répondit que par les éloges les plus doux et les plus flatteurs.
On ne saurait se figurer l'étonnant changement qui s'était opéré dans la personne de Henri: il me paraissait à moi-même à peine reconnaissable; mais à la gaîté, à l'heureuse insouciance de son âge, se mêlait je ne sais quoi de mélancolique et de touchant, qui doublait après quelques minutes l'intérêt qu'il inspirait au premier abord. Nous l'emmenâmes pour trois jours; il eut bientôt gagné le cœur du général par la candeur de son caractère, sa sensibilité extrême, surtout par les témoignages d'affection qu'il me prodiguait. Le soir, il vint avec nous voir Talma. C'était la première fois que les merveilles du théâtre s'offraient à ses regards; il était dans un état d'exaltation inexprimable. À notre retour, il nous amusa beaucoup par l'exactitude vraiment originale qu'il mit à contrefaire quelques uns des acteurs qu'il venait de voir: il nous étonnait en même temps par sa mémoire prodigieuse.
Je partageai tous les jeux de ce cher enfant pendant les trois jours qu'il demeura près de moi: je courais avec lui dans le jardin comme un véritable écolier, et chaque minute semblait ajouter à sa tendresse toute filiale pour moi. Il fallut enfin le ramener à sa pension; il y rentra comblé de caresses et de présens. Quelques jours après, Moreau vint m'annoncer qu'il était obligé de faire un voyage de courte durée: pendant son absence il me supplia d'assister à la première représentation d'un opéra comique, ouvrage d'un de ses compatriotes, et pour laquelle il avait retenu une loge. Cette représentation devait avoir lieu le lendemain. Moreau paraissait désirer vivement le succès de cet ouvrage, dont l'auteur était, disait-il, son ami, homme de talent et de cœur, excellent citoyen. Le rôle principal devait être rempli par un acteur chéri du public, enfant de la Bretagne comme Moreau, et qui lui était depuis long-temps uni par les liens de l'amitié. J'allai donc voir le nouvel opéra, et j'en revins enchantée: cet opéra c'était le Prisonnier, l'acteur était Elleviou, l'auteur M. Alexandre Duval. La France connaît et apprécie son talent; ses amis seuls connaissent la noblesse de son âme, la bonté, la franchise, la générosité de son caractère. Qu'il me permette de consigner ici l'expression d'une reconnaissance bien profonde et d'un attachement qui ne finiront qu'avec ma vie.