«—Non, ma chère amie, reprit-il avec un sourire aimable; à moins toutefois que vous ne veuillez résilier votre bail, car vous êtes ici chez vous.
«—Chez moi! repris-je à mon tour; mais vous n'y pensez pas, général; les dépenses qu'on a faites ici excèdent de beaucoup les moyens de ma bourse; car vous savez que, sans une autorisation formelle de ma mère, je ne puis disposer des diamans et des dentelles qu'elle m'a donnés autrefois.»
Moreau saisit avec délicatesse le moyen qui se présentait à lui pour me faire accepter ses dons: «Aussi, ajouta-t-il, ne prétends-je vous faire qu'une avance. Lorsque madame votre mère sera revenue à de meilleurs sentimens pour vous, avec de la modération dans vos désirs, vous pourrez vivre heureuse ici sans avoir besoin de la bourse de vos amis. En attendant, je me constitue votre banquier, ou celui de votre mère si vous l'aimez mieux. «Consentez-vous à essayer si vous pourrez être heureuse dans cette maison?»
«—Je le serai sans doute, si vous y venez souvent.»
Moreau n'avait vraiment pas eu d'autre intention que celle de me rendre, en partie du moins, ce que j'avais perdu en quittant mon pays et ma famille. J'espérais que je serais bientôt en état de lui restituer l'argent qu'il avait déboursé pour moi dans cette maison que, sans manquer à la délicatesse, je pouvais regarder comme la mienne, puisque j'avais en main les moyens de subvenir à tous les frais de mon établissement, dès que ma mère m'aurait autorisée à me défaire des diamans qu'elle m'avait donnés à l'époque de mon mariage. J'espérais également obtenir d'elle une pension suffisante pour me mettre dans l'avenir à l'abri de toute gêne. Le général entretenait mes illusions à cet égard, et il profitait de ma sécurité pour me faire accepter chaque jour ce qu'il appelait des bagatelles.
J'eus enfin réponse à la lettre que ma mère devait avoir reçue de moi. Cette réponse n'était point écrite de sa main. Elle me faisait dire qu'ayant perdu les trois quarts de sa fortune, elle se retirait dans la Gueldre pour y vivre désormais obscure et ignorée; que là du moins mon nom ne viendrait peut-être plus frapper son oreille et déchirer son cœur. Elle me défendait de lui écrire davantage, et la lettre se terminait par l'annonce qu'elle consentait à me faire une pension de 1800 francs; le même courrier m'apportait aussi une lettre d'un des oncles de Van-M***; elle était bien plus dure encore que celle de ma mère. Cette lettre m'annonçait que mon mari avait été forcé de s'expatrier, et qu'on avait trouvé dans ses papiers l'aveu de mes désordres écrit de ma main, et ma renonciation formelle à sa fortune. La famille de Van-M*** était dans l'intention de faire usage de ces deux pièces pour m'interdire le droit de porter désormais un nom que j'avais déshonoré, et revendiquer ma part dans une fortune que des pertes énormes avaient diminuée de plus de moitié. Il ne me restait donc que l'alternative de renouveler ma renonciation en forme, et d'accepter environ le tiers de la somme que Van-M*** m'avait reconnue par contrat de mariage, ou d'aller faire valoir mes droits au sein d'une famille que j'avais fait rougir.
Il n'y a point d'expression assez forte pour rendre l'effet que produisit sur moi la lecture de cette lettre: elle effaça dans le premier moment jusqu'au souvenir de celle de ma mère. Quel avenir je m'étais préparé! comment détourner les malheurs que je prévoyais déjà! Au milieu de tant de pensées pénibles, je n'hésitai pas un instant à prendre une détermination; sans réfléchir davantage, sans songer même à prendre l'avis de personne, je volai à Paris. Là, en présence de deux témoins, je fais dresser chez un notaire de la place des Victoires une nouvelle renonciation à la fortune de Van-M***; j'envoyai aussitôt cette pièce en Hollande. On s'en est, comme de raison, servi contre moi; et je n'ai jamais recueilli de ma communauté avec Van-M*** qu'une somme de 14,000 francs, montant d'un legs spécial à l'époque de son décès.
Je ne fus de retour à Passy que le soir à cinq heures. On me dit à mon arrivée que le général était dans le pavillon. J'y cours: il était seul, assis près d'une table, et la tête soutenue par ses deux mains: hors de moi, et dans un état de trouble et d'exaltation difficile à décrire, je m'élançai vers lui. La vue du seul ami qui me restât désormais sur la terre me causait une joie qui allait presque jusqu'au délire. Il lève la tête: je me jette toute en larmes dans ses bras comme pour y chercher un refuge contre l'avilissement et le malheur.
Dans un désordre inexprimable, je racontai à Moreau tout ce que je venais de faire; mon récit fut souvent interrompu par mes sanglots. Mille réflexions cruelles venaient à chaque instant m'assaillir, et me montrer la position fâcheuse où cette dernière imprudence pouvait me placer dans l'avenir. «Voilà ce que j'ai fait, dis-je en terminant; mais du moins on n'aura point à me reprocher d'avoir voulu dépouiller une famille envers laquelle je me suis déjà rendue si coupable.»
Moreau m'avait écoutée attentivement. Il ne me répondit qu'en me témoignant la crainte que je n'eusse cédé à l'élan irréfléchi d'une délicatesse outrée. Ses raisonnemens me frappèrent par leur justesse; mais il n'était plus temps de revenir sur mes pas. Moreau me prodiguait les consolations les plus douces, les témoignages de la plus vive tendresse. Tout en blâmant dans mon intérêt l'acte que je venais de souscrire, il donnait des éloges à ce mouvement de probité rigide qui m'avait entraînée. «Elzelina, me disait-il, vous ne m'en êtes que plus chère.»