La politesse et l'affabilité de Schimmelpenning éteignirent bientôt tout ressentiment dans mon cœur, et bannirent de notre conversation l'embarras qui y régnait d'abord. L'ambassadeur repoussa avec beaucoup d'adresse le reproche d'avoir voulu employer la violence pour me remettre entre les mains de ma famille; il protesta que son seul désir était de jouer le rôle de médiateur entre mon mari, ma mère et moi: «Je ne devais, disait-il, voir dans sa visite qu'une preuve de l'intérêt très vif qu'il prenait à ma position, et de l'importance qu'il attachait à opérer une réconciliation qui seule, à ses yeux, pouvait assurer mon bonheur.»

L'attention avec laquelle je l'écoutais put lui faire croire que ses discours produisaient sur mon esprit l'effet qu'il en avait attendu. Je ne tardai pas à le détromper. D'un ton calme, mais ferme, je lui déclarai que mon intention était de vivre désormais en pleine liberté; que j'avais fait déjà bien des sacrifices pour assurer mon indépendance, mais que, dans le cas même où ma famille me tendrait les bras, je n'avais plus ni le pouvoir ni la volonté de me rendre à ce qu'il proposait.

À cette déclaration formelle de mes intentions, Schimmelpenning parut interdit. Il se remit pourtant bientôt, et me représenta de nouveau le tort irréparable que je me faisais à moi-même en refusant d'abandonner la route dangereuse dans laquelle je m'étais engagée. Je ne pouvais alléguer aucun motif raisonnable; je m'en tins donc à cette seule réponse: «J'ai besoin d'indépendance; je veux vivre libre: telle est ma résolution irrévocable, et rien ne pourra m'en faire changer.» Schimmelpenning se borna dès lors à me plaindre; il me témoigna une bienveillance sincère. Cette bienveillance n'a pas été stérile pour moi dans la suite de ma vie; j'en ai plus d'une fois reçu des preuves irrécusables, et je l'ai surtout trouvé disposé à m'être utile dans les discussions d'intérêt que j'eus plus tard avec la famille de ma mère. Ainsi cet homme, que je redoutais comme un persécuteur, devint pour moi un ami sincère. Peut-être aurait-il désiré devenir quelque chose de plus encore; j'ai du moins eu quelquefois lieu de le soupçonner. Schimmelpenning avait une belle physionomie, une excellente tournure; mais les avantages de sa personne n'étaient cependant pas ceux qui parlent à une imagination exaltée. Cette première visite de l'ambassadeur batave fut suivie de plusieurs autres; mais, en dépit de ses efforts, nos relations ne dépassèrent jamais les bornes d'une politesse bienveillante: cette politesse, de ma part, était toujours un peu cérémonieuse.

Après une séparation de quelques mois, je vis enfin le général Moreau couvert d'une nouvelle gloire. Dans un si court espace de temps, combien n'avait-il pas donné de preuves de son courage et de sa prudence! À quelles hautes combinaisons ne s'était pas élevé son génie militaire! Guidée par un tel général, l'armée française avait passé le Rhin sous le feu des Autrichiens, et mis leur armée en fuite. Il avait battu le général Latour, et opéré cette savante retraite qui, loin de lui être désastreuse, avait encore coûté un grand nombre de prisonniers à l'ennemi. L'archiduc Charles lui-même n'avait pu réussir à lui couper le passage de la Forêt-Noire. Il avait scrupuleusement respecté la neutralité helvétique, et ses marches habiles avaient excité l'admiration des ennemis eux-mêmes; enfin, après avoir réorganisé l'armée de la Meuse, passée depuis sous le commandement de Hoche, la paix de Léoben, signée en 1797, le rendait libre de venir se reposer en France de tant de fatigues et de travaux. Mais ce repos ne devait pas être dégagé pour lui de toute amertume. Le Directoire, ombrageux, mécontent de la lenteur que Moreau avait mise à l'instruire de la conspiration de Pichegru, accueillit avec le ton du reproche ce capitaine dont la gloire lui devenait importune. Moreau, plein d'une juste fierté, ne vit pas avec indifférence rejeter un nouveau plan de campagne qu'il avait soumis aux directeurs. Il offrit sa démission, qui fut acceptée sur-le-champ; et alors il se retira à Chaillot, dans la maison qu'habitait le général Kléber, disgracié comme lui par le Directoire.

Le sentiment que j'éprouvai en revoyant Moreau n'était pas de l'amour; c'était plutôt de l'admiration, du respect et de la reconnaissance pour sa noble conduite envers moi. Il parut satisfait des détails que je lui donnai sur ma manière de vivre depuis notre séparation. Il partageait mon goût pour le théâtre, mon enthousiasme pour Talma; mais mieux que moi il appréciait le génie de cet acteur; mieux que moi il devinait les triomphes qui l'attendaient encore dans la suite de sa carrière. Moreau était très instruit: il avait fait d'excellentes études à Rennes, sa patrie. Distrait de la culture des lettres par le métier des armes, il n'en restait pas moins sensible à leurs charmes, surtout aux beautés de la langue poétique.

Il voulut me présenter son ami Kléber; mais j'insistai pour qu'il consentît à me laisser vivre encore quelque temps dans la retraite: mon obscurité m'était chère. Je lui demandai seulement de me chercher une maison à Passy ou à Auteuil. Là, nous serions en quelque sorte voisins. Le spectacle seul nous attirerait quelquefois à Paris. Il pourrait venir me voir tous les jours, et je reprendrais bientôt, dans un exercice régulier et des marches journalières, l'énergie et l'activité que le séjour de Paris commençait à m'ôter. Ce projet parut lui plaire infiniment: cependant quelques jours s'écoulèrent sans qu'il m'en parlât de nouveau. Je remarquai toutefois quelques regards d'intelligence entre le général, Philippe et ma femme de chambre; des allées et venues multipliées; un air de mystère répandu sur tous les visages; des courses dont on ne me disait pas le but, tout cela me faisait deviner quelque surprise. J'étais pourtant loin de m'attendre à celle qu'on me préparait.

Moreau, chargé naguère des destinées de son pays, Moreau, qui n'avait recueilli d'autre prix de ses services qu'une disgrâce non méritée, trouvait, dans l'amour qu'il avait pour moi, l'oubli des injustices dont il était victime. C'était, comme je l'ai déjà dit, l'homme le moins fait pour les petits soins de la galanterie; et cependant sa tendresse lui donna bientôt l'instinct de ces attentions recherchées, de ces prévenances délicates qui m'étonnaient chaque jour en m'attachant de plus en plus à lui.

Un matin, le général m'offrit d'aller voir des logemens à Passy. Nous partîmes ensemble; il me conduisit dans la grande rue de Passy, près la grille. Là, nous entrâmes dans une maison charmante, commodément distribuée, meublée avec la plus parfaite élégance. À cette maison était joint un beau jardin, au bout duquel se trouvait un pavillon qui renfermait, comme mon pavillon de Paris, une jolie bibliothèque, et plusieurs cabinets ornés de glaces et de tableaux. Je trouvais tout cela fort à mon gré: «Ah! général, m'écriai-je, que j'aimerais un lieu pareil!

«—Eh bien! dit-il, puisque cette maison vous plaît tant, il faut y rester.

«—Mais est-elle donc à louer sur-le-champ?