«—Oh! pourquoi ne m'emmenez-vous pas aujourd'hui?
«—Il a raison, madame, dit Philippe: pourquoi ne l'emmeneriez-vous pas?» et, sans attendre ma réponse, il courut rappeler la femme, qui s'était déjà éloignée. Je lui dis que je désirais emmener Henri dès ce jour même. Elle y consentit avec une indifférence qui me prouva combien étaient fondés les soupçons de Philippe. Je tirai encore vingt francs de ma bourse: «Eh! mon Dieu! citoyenne, me dit cette femme en les recevant, puisque vous voulez acheter un enfant, prenez plutôt cette petite fille. Si vous voulez, je vous la laisserai pour le double de ce que vous me donnez là; au lieu que lui, je ne puis pas vous le vendre, puisqu'il n'est pas à moi.»
Je me détournai à cette odieuse proposition, et, sans fixer davantage mes regards sur celle qui me l'adressait, je lui enjoignis encore une fois de venir le lendemain me trouver chez moi. Rien ne saurait exprimer la joie de Henri: il s'était emparé de ma main et de celle du bon domestique qu'il regardait avec raison comme un ami. Chemin faisant, il nous raconta que sa mère était fille d'un des jardiniers de madame Élisabeth; privée de toutes ses ressources par les événemens de la révolution, elle s'était trouvée tout d'un coup précipitée dans la misère. La femme dont je venais de le sauver était autrefois une fille de basse-cour employée aussi chez madame Élisabeth. «Elle a donné bien du chagrin à ma mère, disait Henri, par ses procédés violens et par sa méchanceté. Maman savait lire, écrire; elle aimait le roi, la reine, les princes, au lieu que Marianne n'avait de liaisons qu'avec les vilaines gens qui ont fait la révolution.»
Ces mots parurent choquer Philippe, vieux soldat des armées de la république. Je lui imposai silence d'un regard; nous arrivâmes à La Muette, où la voiture nous attendait. Je ne voulais pas amener mon protégé chez moi dans la triste toilette dont il était revêtu: je me fis donc conduire d'abord aux bains Poitevins, et pendant que je le laissais aux soins de Philippe, j'allai faire emplette au Palais-Royal d'un habit assorti au changement qui venait de s'opérer dans sa condition. Le pauvre enfant était vraiment charmant sous son nouveau costume; son maintien était timide, mais sans gaucherie, et tous ses mouvemens étaient empreints d'une grâce naturelle. Quand nous arrivâmes à la maison, il était tout au plus sept heures du soir: mes domestiques avaient profité de mon absence pour sortir. Aidée de Philippe, je dressai dans ma chambre un petit lit pour mon Henri. L'aimable enfant ne savait comment me témoigner sa reconnaissance. Je lui adressai alors quelques questions qu'il m'avait été impossible de lui faire plus tôt. Il m'annonça qu'il savait lire.—«Et qui te l'a appris? lui demandai-je.»—«Ma pauvre maman,» répondit-il, et à ces mots, des larmes coulèrent encore de ses yeux. Henri ne se lassait pas d'admirer le luxe dont ses yeux étaient pour la première fois frappés. Mais mon portefeuille de dessin, et un livre de Voyages enrichi de gravures, captivèrent bientôt toute son attention. La soirée s'écoula ainsi d'une manière agréable pour lui, et le temps me parut aussi très court: je formais des projets à perte de vue, je faisais des plans d'éducation; et ma rêverie n'était interrompue que par les questions de mon enfant adoptif, ou par celles que je lui adressais pour moi-même; je l'embrassais à chaque instant avec une tendresse vraiment maternelle. Après qu'il eut soupé, je me disposai moi-même à prendre du repos. J'allais me mettre au lit, quand les plaintes étouffées de Henri m'attirèrent auprès de son lit. Mon imprudence seule était cause du malaise qu'il éprouvait. Je l'avais conduit au bain trop peu de temps après le repas que je lui avais fait faire au bois de Boulogne, repas dont l'abondance excédait les forces de son estomac, débilité par le jeûne ou la mauvaise nourriture à laquelle l'odieuse Marianne l'avait depuis si long-temps condamné. J'étais désolée de cet accident: Henri paraissait moins touché de son mal que de mon inquiétude. Vers trois heures du matin, il éprouva quelque soulagement; il s'endormit. À sept heures, je fus réveillée par un léger bruit.
C'était Henri qui, debout sur son lit, s'efforçait d'atteindre un portrait de moi placé dans ma chambre: je lui dis de laisser le portrait et de venir m'embrasser. Il obéit en poussant un cri de joie. Le pauvre enfant n'avait encore que huit ans; mais combien de maux il avait déjà soufferts! Depuis la mort de sa mère, livré à l'infâme mendiante, il n'avait pas cessé d'être en butte aux horreurs de la faim et aux plus mauvais traitemens en tous genres. Les nouveaux récits qu'il me fit des événemens de sa vie passée me touchèrent jusqu'aux larmes; j'avais déjà pour lui tous les sentimens d'une mère, et je résolus irrévocablement de l'adopter et de le traiter comme mon fils. Pendant la matinée je reçus une lettre de Moreau, qui m'annonçait positivement son retour. J'étais bien certaine qu'il approuverait tout ce que j'avais fait et tout ce que je voulais faire encore pour le petit orphelin. Cependant je résolus de ne pas lui faire connaître sur-le-champ cet enfant: il aurait voulu pourvoir seul à son éducation, et prendre tous les soins que réclamaient son âge si tendre et sa santé si faible. Je voulais bien recourir à Moreau afin d'obtenir pour Henri une place dans une école militaire; mais jusqu'à ce qu'il fût en âge d'entrer dans un établissement de ce genre, je voulais me réserver le droit exclusif de veiller sur lui.
Le général devait arriver sous quatre ou cinq jours; je n'avais donc pas un moment à perdre pour prendre tous mes arrangemens. J'ordonnai de mettre les chevaux à ma voiture, et je me fis conduire à Mouceaux avec Henri, chez un maître de pension dont j'avais entendu parler avec quelque estime. Henri pleura beaucoup à l'idée de me quitter; mais il se consola quand il sut que notre séparation ne devait avoir lieu que dans trois jours: trois jours à cet âge sont trois années dont on ne croit voir jamais arriver la fin. Tout fut bientôt convenu entre le maître de pension et moi: je fis faire une promenade à mon enfant, et je le ramenai chez moi. Marianne m'y attendait; elle me remit l'extrait de baptême de Henri, et l'acte de décès de sa mère. J'appris par là que Henri était un enfant naturel: il n'en devint que plus intéressant à mes yeux. De combien de peines n'avait-il pas consolé peut-être sa malheureuse mère, dont le souvenir faisait encore si souvent couler ses larmes!
Le jour de la séparation arriva bientôt. J'allai conduire moi-même Henri à sa pension; il avait un beau trousseau, des livres de toute espèce, et force joujoux. Le soin que je pris de payer six mois d'avance, et de faire au maître de pension quelques cadeaux qui annonçaient que je reconnaîtrais généreusement tout ce qu'on ferait pour mon enfant, valut à Henri un accueil tout-à-fait bienveillant. Je devais envoyer savoir de ses nouvelles trois fois par semaine, et venir le voir moi-même aussi souvent que je le pourrais. Cette promesse calma un peu le chagrin qu'il éprouvait: je l'embrassai une dernière fois, et je partis moi-même les larmes aux yeux. Le reste de la journée me parut bien long; j'avais déjà contracté l'habitude d'avoir sans cesse près de moi l'aimable enfant dont la société me faisait oublier tous mes ennuis. Dès le lendemain j'allai le voir, en me répétant bien à moi-même que je renouvellerais souvent mes visites, jusqu'au jour où je pourrais placer Henri sous une protection plus puissante que la mienne.
CHAPITRE XVIII.
Visite de l'ambassadeur hollandais.—Arrivée du général Moreau.—Il se retire à Chaillot avec le général Kléber.—Je vais habiter Passy.
On a vu plus haut que, dans la matinée même du jour où je fis la rencontre de Henri, j'avais adressé une lettre à M. Schimmelpenning, ambassadeur de la république batave près le gouvernement français. Je m'étais d'abord fort applaudie de cette lettre: elle était peu mesurée, quelquefois même insultante. L'histoire des désordres de madame Schimmelpenning était publique en Hollande, et j'avais entendu dire hautement que son mari se résignait de bonne grâce à un malheur qu'il regardait comme presque inévitable. Cette indifférence de M. Schimmelpenning contrastait si singulièrement avec la sévérité dont il paraissait disposé à se rendre l'instrument, que je m'étais crue en droit de le traiter sans aucun égard. Cependant la réflexion m'avait amenée à penser que j'avais eu grand tort de céder à la première impulsion de la colère, et que le caractère public de Schimmelpenning réclamait les ménagemens dont je m'étais si complètement écartée. J'étais dans cette disposition d'esprit lorsque, la veille du retour de Moreau, on vint m'annoncer qu'un ami de ma famille demandait à me parler. Cet ami n'était autre que M. Schimmelpenning lui-même: je lui fis d'abord un accueil très froid; mais cette froideur avait sa source moins dans ma colère que dans le sentiment des torts dont je m'étais rendue coupable à son égard.