Ces mots produisirent sur moi une impression pénible. Il me semblait qu'en prenant désormais le nom du général, j'allais renoncer une seconde fois à celui qu'une union légitime m'avait donné le droit de porter. Je craignais de faire aussi publiquement outrage à mon mari, que j'avais déjà si cruellement affligé. Moreau se méprit sur le motif de mon hésitation à répondre: «Elzelina, me dit-il, cette proposition vous déplaît-elle? «Je me jetai dans ses bras en pleurant, et je lui confiai sur-le-champ mes scrupules. Avec une douceur et une délicatesse bien rares, le général sut calmer mon émotion, rassurer un peu ma conscience, et m'amena insensiblement à vouloir ce qu'il désirait.

Dès le lendemain, nous reçûmes la visite des autorités. Je trouvai bientôt fort doux les hommages qu'on m'adressait comme à l'épouse du général Moreau. Les invitations de tout genre pleuvaient de tous les côtés. Une couturière française, madame Rivière, établie à Milan, fut appelée au palais Faguani, et chargée du soin important de me préparer une parure brillante pour le dîner que devait donner prochainement le Directoire cisalpin. Pour cette fois, Moreau voulut s'occuper lui-même de ma toilette. Grâce à lui, tout fut de la plus grande élégance et du meilleur goût. Dans la société que nous voyions à Milan, il n'y avait alors que deux Françaises, madame Amelot, et une autre dame fort jolie dont j'ai oublié le nom. Je dus à ce défaut de concurrence un succès qui flatta la vanité du général, et qui accrut singulièrement la mienne. Ma taille, mon teint sans artifice, ma chevelure blonde, donnèrent, le lendemain de la fête du Directoire, matière à un nombre infini de sonnets, qui m'arrivèrent imprimés en lettres d'or sur du satin. L'enthousiasme fut à son comble, lorsqu'après avoir causé plus de deux heures avec moi, le célèbre Monti déclara que j'entendais aussi bien que lui tous les poètes italiens. Chacun voulut chanter il dotto sapere, le grazie ivezzi délia bellissima citadina Moreau. Lorsque je parus, ce même jour, à cheval et vêtue en amazone al corso orientale, je me vis l'objet d'une curiosité générale et que j'attribuai à l'éclat de mon triomphe de la veille.

Mon bon sens naturel me préserva d'abord de l'ivresse dans laquelle devaient me plonger tant de succès. À la fin, la tête m'en tourna. Excitée par Moreau lui-même, je ne mis bientôt plus de bornes à mes dépenses: les trente ouvrières de madame Rivière ne travaillaient plus que pour moi seule; Moreau ne me laissait point de désirs à former, et bientôt on me cita moins pour ma beauté que pour l'extravagance de mon luxe. Si les hommes enviaient à Moreau son bonheur, les femmes m'enviaient mes parures, mon élégance; et mes triomphes me faisaient une foule d'ennemis. Cependant, au milieu des fêtes, dans le tourbillon des plaisirs, j'étais tourmentée d'un mal que je n'avais pas connu jusqu'alors, l'ennui. Au milieu de ces journées si longues, que je semblais avoir à ma disposition, je ne pouvais trouver une seule minute qui m'appartînt en propre. Après avoir tout sacrifié pour être libre, je me trouvais plus esclave que jamais: et quel esclavage plus insupportable que celui de la représentation et de l'étiquette? Dans le rang où j'étais placée, tous les regards se fixaient sur moi. Je devais calculer toutes les conséquences de la démarche la plus simple, m'interdire tous les plaisirs que j'aimais le plus, renoncer même à ces promenades matinales qui avaient tant de charmes pour moi; enfin, j'étais condamnée à m'observer sans cesse pour ne point compromettre l'honneur et, le nom de celui qui me donnait tant de preuves de son amour et de sa confiance.

CHAPITRE XXI.

Les fournisseurs.—Solié.—Double méprise.—Le collier de camées.—César
Berthier.—Coralie Lambertini.

Rassasiée de toutes les jouissances que peuvent donner le luxe et l'orgueil, je me sentais atteinte d'une langueur que rien ne pouvait dissiper. J'étais sans cesse distraite au milieu des nombreux convives qui venaient chaque jour s'asseoir à notre table; j'avais perdu jusqu'à l'appétit qui donnait jadis pour moi tant de prix au beurre et aux œufs frais du Rendez-vous de la Muette, au lait du Kiosque de l'Hermitage. Mon premier devoir était maintenant de me parer; car mes négligés même étaient de magnifiques parures. Il fallait demeurer, pour ainsi dire, toujours en scène, il fallait sourire aux plus fades complimens, et accueillir avec un visage aimable ceux même qui m'accablaient du poids de leur nullité. L'étiquette a un côté si positivement ridicule, que l'orgueil de paraître n'a jamais pu me familiariser avec tous ces détails cérémonieux qui étouffent le plaisir et bannissent la gaieté.

Le général ne goûtait pas plus que moi notre nouveau genre de vie: et comment cette vie aurait-elle pu plaire à un homme naturellement aussi simple et aussi modeste? Ce fut donc sans peine que je parvins à obtenir de lui deux jours de la semaine que nous nous réservions pour nous et pour un très petit cercle d'amis.

Au nombre de ces amis privilégiés était un compatriote de Moreau, M. Solié. Le général s'amusait comme moi de sa gaieté qui animait nos réunions; mais il m'avait prévenue de me tenir en garde contre son apparente bonhomie. Solié était venu en Italie comme un des fournisseurs de l'armée. Moreau avait eu de tout temps une grande répugnance pour cette classe de traitans. «Si mon propre frère, disait-il un jour, se faisait fournisseur, je cesserais de l'estimer.» Je cherchais quelquefois à combattre cette opinion, en lui représentant qu'un homme véritablement honnête l'est toujours, et dans quelque carrière qu'il embrasse. Moreau craignait parfois que Solié ne parvînt, en s'insinuant dans mon esprit, à faire de moi l'instrument de ses projets de fortune. Ma délicatesse bien éprouvée le rassurait cependant à cet égard; mais rien ne pouvait le faire revenir de sa prévention contre les fournisseurs.

Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant sur cet hommage que Moreau rendit souvent à ma délicatesse et à mon désintéressement. L'opiniâtreté que je mis toujours à refuser avec mépris les magnifiques dons au prix desquels bien des gens voulaient acheter ma protection auprès du général m'a valu un grand nombre d'ennemis. Après ma rupture avec le général, quelques uns de ces hommes qui avaient à se plaindre de moi sous ce rapport cherchaient à l'exaspérer encore contre moi, en me déchirant, comme on dit, à belles dents. Moreau leur répondit alors: «Vous en direz difficilement tout le mal que j'en pense; mais ne cherchez point à me persuader qu'elle ait jamais vendu le crédit qu'elle avait sur moi. Je connais son désintéressement; et personne mieux que moi ne sait qu'elle l'a poussé quelquefois jusqu'à l'imprudence.» Ces paroles, qui me furent rapportées alors, m'ont souvent consolée intérieurement de bien des peines.

Solié était l'âme de nos petits comités. Personne n'avait une gaieté plus communicative, et ne trouvait mieux les moyens de s'amuser beaucoup en amusant tout le monde. Comme compatriote de Moreau, je le traitais avec assez de distinction. Mes égards lui parurent un juste tribut que je payais à son mérite. Il se trompait grossièrement. Sa méprise n'eut pour lui d'autre résultat que de le faire bannir de mon intimité. Il lui arriva plus tard de s'imaginer qu'à l'aide d'un présent de 2000 écus qu'il osa m'offrir, il obtiendrait une fourniture importante qu'il sollicitait. Je me mêlai en effet de cette affaire, mais ce fut pour obtenir de Moreau une signature qui déboutait entièrement M. Solié de ses prétentions.