J'avais toujours conservé cet amour des beaux arts qui s'était manifesté chez moi dès ma première enfance. Le matin j'allais souvent, appuyée sur le bras d'un des aides-de-camp du général, et suivie de ma femme de chambre Ursule, visiter les églises riches des chefs-d'œuvre de l'école italienne, et les ateliers de peinture et de sculpture. Un jour, comme je me préparais à ma promenade accoutumée, Moreau me dit qu'il avait besoin de son aide-de-camp, et il pria Solié, qui se trouvait là par hasard, de vouloir bien me servir de chevalier. Ces deux messieurs m'étaient également indifférens: cependant le babil de Solié me donna bientôt à penser que sa société me serait plus agréable que celle du taciturne Delelé. Nous avions déjà parcouru une grande partie de la ville, lorsqu'en sortant du Dôme, l'enseigne de madame Rivière vint s'offrir à mes yeux. Elle avait justement à me fournir une toilette brillante pour le bal de l'ambassadeur de Naples, le comte d'Ossuna. Je voulus m'assurer par mes yeux de l'empressement et du soin que ma couturière mettait à satisfaire mes désirs et à suivre mes instructions. Je fis arrêter la voiture, et je descendis, suivie de Solié. Nous trouvâmes chez madame Rivière son beau-fils, bijoutier de Rome, que ses affaires avaient amené depuis quelques jours à Milan. Il me fit voir plusieurs parures fort belles et du plus grand prix, entre autres un collier de vrais camées avec deux magnifiques agrafes en diamans. Si ce collier m'avait tenté, j'en aurais aisément fait l'acquisition; mais comme mes écrins étaient plus que suffisamment garnis, je me contentai d'admirer ce collier, sans même m'informer de sa valeur. Je retournai à ma voiture; Solié me donna la main pour y monter; puis il me demanda la permission de me quitter pour peu d'instans. Je le vis rentrer chez madame Rivière; au bout de quelques minutes il fut de retour, et nous partîmes. J'étais fort gaie ce jour-là, et bien éloignée de soupçonner ce que venait de faire mon chevalier. Je lui dis: «Savez-vous à quoi je pensais?

«—Non, madame; mais si c'était à ma courte absence, je m'estimerais trop heureux.

«—Je suis désolée de ne pouvoir contribuer à votre bonheur; mais, en vérité, je ne m'occupais point de vous. En regardant cette place ornée d'un Christ de grandeur naturelle, je songeais à cette bizarrerie du caractère italien qui sait allier aux idées religieuses tant de goûts et d'habitudes si contraires à l'esprit de la religion. Je me rappelais le profane charlatanisme de ce prédicateur qui, prêchant sur une place publique, s'avisa, pour ramener à lui des auditeurs beaucoup trop distraits par les gambades de quelques bateleurs, de mettre en comparaison le Sauveur du monde et Polichinelle, et s'écria, en indiquant l'image du Christ:Ecco il vero Pulcinello che puo salvar vi.

«—Ce sont là, madame, des traditions locales auxquelles vous sembleriez devoir être étrangère: car c'est la première fois, je pense, que vous venez en Italie. Vous êtes si jeune encore, et ce pays est tellement éloigné du vôtre!» Déjà préoccupée d'autres idées, je n'avais pas même entendu les questions qu'il m'adressait. Je n'y répondis donc point. Mon interlocuteur y revint avec tant d'instance, et d'un ton qui décelait une si vive curiosité, qu'à la fin je sortis de ma rêverie. J'entendis alors les paroles suivantes:

«Tout le monde, disait M. Solié, croit savoir que vous êtes née en Hollande; mais ce dont chacun est sûr, c'est que vous êtes le plus beau trophée des conquêtes de Moreau dans les Provinces-Unies. Cependant vous parlez italien, français, comme si chacune de ces langues était celle de votre patrie. Au fait, tout est mystère autour de vous, et personne ne sait au juste qui vous êtes.»

«—Ici du moins, répondis-je sèchement, personne n'ignore que je suis la compagne d'un héros; et ce titre suffit pour m'assurer la portion d'égards et de considération dont mon ambition se contente.»

«—Pardonnez, madame, à mon bavardage: je suis bien loin d'avoir voulu vous offenser.

«—Je ne le cacherai point, vous m'avez déplu. Je hais les détours; j'aime la franchise, et je trouve votre indiscrétion fort étrange. Il fallait m'adresser des questions directes: si cela m'avait convenu, j'aurais pu y répondre. Dans le cas contraire, vous auriez usé du droit qui vous reste encore de vous livrer à vos conjectures.

«—Toutes ces conjectures, vous le savez, madame, ne peuvent que vous être favorables.

«—Je sais très bien, monsieur, à quoi m'en tenir sur ce point. Il me suffit d'être parfaitement connue de l'homme qui a bien voulu m'associer à son sort. L'estime du général Moreau m'a valu celle de beaucoup d'honnêtes gens: je suis tranquille.