«—Cela vous est facile à dire,» reprit Solié d'un ton qui aurait dû redoubler la fierté de mes répliques, et qui cependant me fit éclater de rire. Mon chevalier tira de cette gaieté intempestive un augure beaucoup trop favorable: je pus lire dans ses yeux l'excès de sa fatuité. J'eus beau reprendre mon air de dignité, je ne pus imposer silence à sa galanterie. Dès ce moment je résolus, in petto, de lui ôter à l'avenir tous les moyens de se montrer aussi empressé près de moi.

Ce jour-là, nous avions beaucoup de monde à dîner: ma parure devait être des plus brillantes: à l'heure de ma toilette, je dis à Ursule de me donner mes perles. Elle m'apporte un écrin; je l'ouvre et je trouve le collier de camées que j'avais, le matin même, admiré chez madame Rivière. Sur ce collier était placé un billet assez spirituellement tourné, par lequel M. Solié me conjurait de vouloir bien accepter ce présent. Je rougis de colère, et saisissant une plume, je jetai ces mots sur le papier:

Monsieur Solié doit s'estimer fort heureux d'avoir, à mes égards, un titre qu'il respecte cependant si peu. Si le général Moreau ne le nommait pas habituellement son ami, j'aurais pu le faire sur-le-champ repentir de son impertinent procédé. Madame Moreau l'engage à ne pas oublier qu'elle n'accorde qu'au général le droit de lui faire des présens, et que jamais elle ne vendra une signature dont elle pourrait, il est vrai, disposer, mais qu'elle: n'a jamais eu l'audace de mettre à prix.»

Solié fut trois jours sans oser paraître devant moi. Amelot eut la fourniture générale de l'armée d'Italie, et Solié quitta Milan pour aller à Parme. Je laissai entièrement ignorer cette aventure au général, et j'eus grand tort: c'est ce dont j'ai fait plus tard la triste expérience.

César Berthier, frère du général de ce nom, remplissait alors Milan du bruit de ses triomphes et de sa légèreté en amour. Doué de tous les avantages de la figure, la renommée publiait qu'il avait trouvé peu de cruelles; et plus d'une belle Italienne gémissait sur l'inconstance de ce gentile ed infedele vincitore. Parmi les Arianes désolées on distinguait une jolie petite femme qu'à l'élégance de sa tournure, à la grâce de ses manières, j'avais d'abord prise pour une Parisienne. À un petit nez retroussé, au pied le plus mignon qu'il fût possible de voir, elle joignait cet esprit vif, cette imagination ardente qu'on trouve d'ordinaire sous le ciel de Naples. Pourvue de tant de moyens de fixer un inconstant, elle n'avait cependant fait qu'effleurer le cœur de César Berthier. Après avoir pendant quelque temps paru entièrement occupé d'elle, il soupirait maintenant, aux pieds de madame Lambertini. Coralie Lambertini avait été dans sa jeunesse, une des plus belles femmes de l'Italie, et quoiqu'elle fût alors dans sa quarante-sixième année, son teint avait encore beaucoup d'éclat, et sa taille une élégance bien faite pour désespérer plus d'une coquette de vingt ans.

La première fois que nous nous rencontrâmes, ce fut au dîner que donnait le grand juge Luosi: notre amitié date de cette première rencontre. Coralie était passionnée pour le parti français: cette conformité de sentimens politiques ne contribua pas peu à nous lier étroitement l'une à l'autre[13]. Berthier était réduit, près de madame Lambertini, au rôle d'un amant rebuté. Il paraissait en être exclusivement épris, et cependant il ne pouvait obtenir d'elle un seul regard.

«Si la jolie Gaëtana, me disait madame Lambertini, savait combien je dédaigne les hommages de son inconstant, son cœur en serait bien soulagé.»

Il était en effet bien facile de voir combien la pauvre Gaëtana souffrait des assiduités du jeune Français auprès de sa rivale; cette rivale était douée tout à la fois d'une beauté que respectait le temps, et de ces qualités de l'esprit et du cœur qui ne vieillissent jamais.

«Je compatis si sincèrement aux peines de cette pauvre Gaëtana, me dit encore madame Lambertini, que, si vous étiez assez bonne pour m'accompagner, j'irais dès demain la rassurer et lui rendre un peu de repos.

«—Oui, certainement, répondis-je; et vous reviendrez dîner chez moi avec Moreau et quelques amis, mais en très petit nombre: il me semble que votre société me fera plus complètement que toute autre oublier cet esclavage de l'étiquette dont je suis déjà si lasse.