«—Comment! me répondit-elle; et que dirai-je donc, moi, qui ai sacrifié mes plus belles années à toutes ces convenances du monde contre lesquelles vous vous révoltez.»
Je la priai de s'expliquer plus clairement. «Oui, me dit-elle, malgré mon goût pour l'indépendance, je suis devenue esclave de bien bonne heure; mais le temps ni le lieu ne sont propres à vous faire une pareille confidence. Demain nous causerons plus longuement.»
Je retins la promesse de madame Lambertini, je lui fis remarquer que Berthier ne nous avait pas perdues de vue un seul instant: il avait l'air inquiet, jaloux même de notre a parte. «Orgoglio è, me dit-elle; cela passe, mais le mal que son inconstance fait à Gaëtana ne finira peut-être qu'avec la vie de cette aimable femme. Pas encore dix-neuf ans! et déjà si malheureuse!»
CHAPITRE XXII.
Visite chez Gaëtana.—Il paradiso.—Une mère jalouse et rivale de sa fille.—Mœurs des italiennes.—Un mariage forcé.
Le lendemain matin avant dix heures, nous étions en route, Coralie et moi, pour nous rendre chez Gaëtana: nous la trouvâmes encore au lit; elle avait devant elle le portrait et les lettres du perfide. Ses traits charmans étaient altérés par le chagrin, et ses yeux encore rouges des pleurs qu'elle venait de verser.
La générosité du cœur de madame Lambertini était si universellement connue, que son aspect, loin d'humilier Gaëtana, sembla d'abord lui promettre un adoucissement à la douleur qui l'accablait. Le premier mouvement de la jeune femme fut de se jeter dans les bras de Coralie, comme si elle eût eu déjà la certitude d'y trouver des consolations.
Madame Lambertini la laissa sangloter assez long-temps sans lui adresser autre chose que ces mots affectueux qui provoquent la confiance, et adoucissent l'amertume du chagrin: puis, avec ce ton insinuant et persuasif, que la raison prenait toujours dans sa bouche, elle essaya de lui démontrer la nécessité de renoncer à une passion qui ne pouvait que faire son malheur, dès lors qu'elle n'était plus partagée. Ses paroles coulaient avec une douceur charmante et semblaient dictées par une affection toute maternelle. La justesse des réflexions de Coralie, l'évidence des vérités cruelles qu'elle ne dissimulait pas, arrachaient par fois à la bouche de Gaëtana des promesses que son cœur démentait bientôt. Des sanglots venaient alors interrompre sa voix; elle s'écriait, comme malgré elle: «Ah! je l'aime plus que jamais; je sens que j'en mourrai.» Après avoir épuisé près de Gaëtana tous les efforts de la pitié la plus tendre, nous la quittâmes sans pouvoir obtenir d'elle de s'abandonner au soin que nous aurions pris de la distraire de sa douleur, en l'emmenant avec nous. Elle voulait rester seule pour pleurer en liberté: son cœur du moins était soulagé d'un grand poids; elle savait maintenant que cette rivale qu'elle avait tant redoutée jusqu'alors, loin d'accueillir les vœux de l'infidèle, l'avait toujours traité, et le traiterait toujours avec dédain. Gaëtana avait l'esprit assez juste pour sentir toute la supériorité de Coralie, et c'était beaucoup pour elle que de penser qu'elle n'avait plus à craindre, une telle concurrence.
Il était deux heures après midi quand nous sortîmes de chez Gaëtana. Coralie, ni moi, n'étions tentées d'aller nous montrer à la promenade monotone du Cours: nous étions d'ailleurs encore dans un négligé matinal qui ne nous permettait pas d'affronter les regards. Incertaines du parti que nous allions prendre, nous nous regardions en silence, sans rien décider. Enfin l'ordre fut donné de nous conduire au pont della Madona, strada di Loretta. Coralie aimait comme moi la campagne. Nous descendîmes, laissant notre voiture nous suivre à quelque distance, tandis que nous marchions en causant le long du ruisseau. Nous arrivâmes ainsi à un petit jardin planté d'arbres fort touffus, et dans lequel de riches parterres offraient la réunion des fleurs les plus variées. Une haie fort basse le séparait du chemin: «O Dio! che paradiso!» s'écria madame Lambertini.
«—Si, e senza timore del tentatore,» répondis-je en franchissant la barrière près de laquelle nous venions d'arriver. Coralie imita mon exemple: à chaque pas de nouvelles exclamations trahissaient notre surprise: il était impossible de trouver une plus agréable retraite. Le soin avec lequel ce jardin paraissait cultivé, le goût qui en avait dirigé les dessins, tout semblait annoncer que cet Éden plaisait fort à celui ou à celle qui l'habitait. Entre les arbres on apercevait une jolie maisonnette. Je marchais en avant, et, la première, je vis venir à nous une femme d'environ soixante et dix ans, qui tenait par la main une jolie petite fille. Dans ce moment, j'écartais les branches de quelques arbustes qui obstruaient le passage; je me tournais vers Coralie et je l'engageais du geste à avancer, lorsque tout-à-coup je la vis pâlir, porter la main sur son cœur et chanceler. «Qu'avez-vous?» m'écriai-je en m'élançant vers elle, Coralie ne me répond pas; ses yeux demeurent fixés sur la vieille femme qui arrive bientôt près de nous.