«Vous êtes Vénitienne!» dit Coralie d'une voix émue, et en continuant à la regarder attentivement?

«—Oui, madame.

«—Vous avez servi la famille Vi…ci?

«—Santissima Vergine! Oui, c'est moi, la pauvre Bétina; et vous, illustrissima, ah! c'est vous, c'est bien vous, je vous reconnais maintenant!»

Et Bétina tomba presqu'évanouie aux pieds de madame Lambertini qui respirait à peine. Sans pouvoir proférer un seul mot, elle fait signe à la pauvre vieille de se lever; et, lui prenant affectueusement la main, elle la pressa à plusieurs reprises sur son cœur.

«—Bétina, dit-elle d'une voix entrecoupée, voudrez-vous bien quitter vos maîtres actuels, pour venir vivre auprès de moi, et finir doucement vos jours dans ma maison?

«—Si je le veux! ah! madame, s'écria Bétina transportée de joie; mais, pour accepter définitivement votre proposition, je suis forcée d'attendre le retour de ma maîtresse. Elle est en voyage avec un général français, et ne doit revenir que dans six jours.»

Dans le premier moment de cette singulière reconnaissance, j'avais voulu m éloigner; mais Coralie s'y était formellement opposée: «Restez, m'avait-elle dit; restez, je vous en conjure, vous n'êtes pas de trop ici. Quels souvenirs doux et cruels la vue de cette pauvre Bétina vient de réveiller en moi! Lorsque je l'ai connue jadis, elle appartenait à la mère du seul homme que j'aie jamais aimé. Je vous dirai tout… Oui, j'ai besoin de tout vous dire: vous, du moins, vous ne me soupçonnez pas d'avoir un cœur ambitieux. Vous apprendrez combien je fus malheureuse, et vous me plaindrez?»

Je restai donc autant pour complaire aux désirs de Coralie que pour satisfaire ma curiosité vivement excitée par l'incident dont je venais d'être le témoin.

Bétina prévint nos questions en nous apprenant qu'elle était au service de la fille d'un jardinier fleuriste de Parme, que le général Le B*** avait logée dans cette petite maison où elle vivait en grande dame, da signora, comme elle disait, en haussant légèrement les épaules, et en faisant un signe de croix. C'était nous en dire autant que nous en voulions savoir. Nous entrâmes dans la maison: partout régnait une élégante simplicité. Les murs de chaque chambre étaient tapissés de paysages; des vases remplis des plus belles fleurs ornaient les tables et parfumaient l'air. Dans un joli cabinet de toilette, nous trouvâmes, suspendu à la muraille, un habillement complet de paysanne. Cette vue nous donna meilleure idée déjà jeune fille qui, dans son égarement, restait encore fidèle aux souvenirs de son innocence. Elle avait sans doute été chère à sa famille; et cependant elle l'avait abandonnée pour aller chercher la honte et le remords dans les bras d'un ravisseur. Cette pensée m'affligea. Coralie s'était éloignée pour quelques instans avec Bétina. Je me trouvais seule dans un cabinet où quelques lignes que j'avais vues tracées, comme par hasard, sur le papier, m'avaient déjà fait soupçonner que la dame de ce joli manoir avait perdu la paix de l'âme. Je détachai une feuille de mon souvenir, et j'écrivis au crayon, en italien, les phrases suivantes que je traduis ici: