«Si jamais le malheur ou le repentir viennent troubler l'âme de mademoiselle Rosa, qu'elle vienne sans crainte demander asile à madame Moreau, casa Faguani, via San-Pietro. Elle trouvera dans cette maison une amie qui ne négligera rien pour la consoler et lui obtenir le pardon de son père.»

Je rentrai dans la chambre à coucher, et je glissai furtivement ce billet, entre le mur et le bénitier, bien certaine que la main du général Le B*** n'irait pas surprendre jusque là les secrets de sa maîtresse. Tout cela porte, je le sens, une couleur romanesque; et l'on me trouvera peut-être ridicule de travailler aussi ardemment à la conversion d'autrui, moi qui n'avais pas su me préserver de si grandes fautes. Mais souvent, dans le cours de ma vie, j'ai eu de ces inspirations subites auxquelles j'ai toujours obéi sans hésiter; et deux fois j'ai eu le bonheur de sauver deux femmes bien dignes de pitié. Malheureusement je n'ai jamais su pratiquer pour moi-même la morale tant soit peu sévère que j'ai quelquefois prêchée avec succès.

Je rejoignis bientôt madame Lambertini, et nous regagnâmes ensemble notre voiture. «Nous allons chez moi, me dit-elle: y consentez-vous?

«—Oui, sans doute, j'y consens, répondis-je, en fixant les yeux sur ce beau visage altéré par la pâleur.

«—Je désire, dès aujourd'hui, reprit-elle, vous confier un secret dont vous serez seule dépositaire.»

Nous arrivâmes bientôt chez elle. Après avoir fait défendre sa porte à tout le monde, elle m'emmena dans le boudoir le plus reculé de son vaste appartement: là elle me montra sur la toile une de ces superbes têtes d'homme que l'on trouve encore quelquefois en Italie. C'était une de ces physionomies pleines d'âmes et de génie où les femmes passionnées trouvent toute une existence d'amour. Au dessous du portrait étaient gravés ces mots: era lui[14]. Immobile, je craignais de prononcer un seul mot; d'une main je tenais le portrait; de l'autre, je pressais celle de Coralie, agitée par des mouvemens convulsifs. Elle n'avait encore rien dit, et cependant je devinais les angoisses qui déchiraient son cœur: «Ma bonne amie, dis-je enfin à voix basse, et sans détourner mes regards du portrait; remettons à un autre jour cette pénible confidence. Ah! je n'ai pas besoin de vous entendre pour plaindre votre malheur. «Vous l'avez aimé, et il ne vit plus. Ces mots me disent tout ce que vous pourriez m'apprendre.

«—Non, ma chère Elzelina; restons au contraire; je suis calme: j'ai l'habitude de souffrir en silence.» Puis, jetant ses bras autour de mon col avec cet abandon qui prouve si bien la confiance, elle ajouta: «J'ai besoin de parler de lui, et aussi de moi. Ma chère Elzelina, on a peut-être tenté de vous prévenir défavorablement contre moi… Voilà le portrait de celui que j'ai aimé. Sacrifiée par ma mère à un homme sans honneur, je fus vendue par mon époux; et c'est moi qui porte la honte de cet infâme marché! On m'accuse de l'avoir conclu moi-même. Vous, du moins, dont l'estime m'est chère, vous saurez que jamais je n'ai mérité qu'on me déshonorât. Soyez sûre, ma chère Elzelina, que je suis bien plus digne de pitié que de mépris.

«Je déteste comme vous l'hypocrisie; je ne me targuerai donc point à vos yeux d'un pompeux repentir. Élevée sous les yeux d'une mère dont la vie n'était rien moins que pure, on ne m'apprit pas qu'une femme eût de vœu plus important à former que celui d'être belle, et de soin plus précieux que celui de plaire: On ne m'enseigna de la religion, que ces pratiques extérieures et minutieuses qui sont plutôt des distractions que des entraves opposées aux passions. J'étais cependant née pour le bien; car, au sein même de la corruption où je fus condamnée à vivre, je m'attachai, de toutes les forces de mon âme, à l'homme le plus noble et le plus vertueux. Quand je le connus, je n'étais déjà plus maîtresse de mon choix: ma mère m'avait déjà sacrifiée à la jalousie que je lui inspirais.»

Une exclamation d'étonnement s'échappa malgré moi de ma bouche. Coralie reprit bientôt en ces termes:

«Oui, dit-elle, ma mère fut ma rivale, ou plutôt, je devins involontairement la sienne. Nous apprîmes en même temps l'une et l'autre que mes charmes effaçaient les siens. Cette découverte éveilla dans son âme la haine, dans la mienne, l'orgueil; car jusqu'alors j'avais admiré dans ma mère, la plus belle femme qui fût au monde.