«—Oui, répliquai-je trop imprudemment, le héros du peuple est aussi le mien.»

«Il ne répondit pas; mais son regard exprima suffisamment tous les sentimens qui se pressaient dans son âme. Dans ce moment même, un parent de ma mère prenait Cosimo par la main, l'amenait près de l'endroit où j'étais assise, avec intention de me le présenter. Les lois de l'étiquette, l'observation des convenances ne sauraient maîtriser l'élan d'une âme passionnée. L'impression que j'éprouvai à la vue de Cosimo fut si vive, qu'un cri m'échappa malgré moi; ses yeux se fixèrent sur les miens, et nous sentîmes tous deux en même temps que nous nous aimions pour la vie.

«Tout semblait se réunir pour accroître et justifier mon amour. Cosimo, malgré sa jeunesse, était déjà respecté comme un vieillard. J'ai dit combien il était cher au peuple: les nobles le haïssaient, mais les motifs de cette haine, fondée sur ses courageux efforts pour assurer les libertés publiques, me le rendaient plus cher encore.

«Tel était, ma chère Elzelina, tel fut toujours l'homme que j'aimais avec idolâtrie: j'étais aimée de même. Tout entière à ma passion, je ne vivais plus que pour Cosimo. Lorenzo connaissait mes sentimens: je ne les lui avais pas cachés, et il avait paru accepter l'amitié de sœur que je lui avais franchement offerte. Le misérable! j'avais mis quelque confiance en lui, et il ourdissait en secret contre moi la trahison la plus noire! N'allez pas croire, ma chère Elzelina, que de tels caractères se rencontrent à chaque pas en Italie; ce serait juger bien injustement mes compatriotes; cependant, je dois l'avouer, lorsqu'un Italien se venge, il aime à retourner le poignard dans le sein de la victime.

«—Vous me faites frémir, ma chère Coralie: mais j'aime mieux penser avec vous que de tels caractères sont heureusement rares.»

«—Bétina, reprit Coralie sans me répondre, avait toute la confiance de Cosimo et la mienne. Cette femme avait vu naître son jeune maître; elle nourrissait pour lui dans son cœur tous les sentimens d'une mère. C'était elle qui me recevait dans les visites que je faisais à une habitation charmante, située sur les rives de la Brenta, et dont Cosimo lui avait remis la garde. Un jour, jour de désespoir! enveloppée d'un voile épais, je descendais avec une entière sécurité dans ma gondole[16] je me sens tout à coup serrée par deux bras vigoureux, et la voix de Lorenzo vient frapper mon oreille. Je me retourne avec violence, et, en me débattant, j'aperçois ma mère dans le fond auprès de Lambertini: un seul cri sortit de ma bouche, et ce cri fit entendre le nom de Cosimo prononcé avec l'accent du désespoir.

«Infâme! dit ma mère, c'est donc pour cette vile idole du peuple que tu déshonores ton nom et ta famille! mais tu n'échapperas plus à notre vigilance.»

«Elzelina, je ne vous dirai pas ce que je répondis à ma mère. Emportée par l'excès de la douleur, j'oubliai entièrement le respect que je lui devais. Lambertini se montra plus doux, et ses reproches sans aigreur produisirent plus d'effet sur moi que le langage furieux de ma mère. Quant à Lorenzo, je ne daignai lui adresser ni une parole ni un regard: j'avais pour lui trop de mépris.

«On aborda enfin; et, lorsqu'en sortant de la gondole je me vis à la porte du couvent de Sainte-Ursule, je m'écriai avec un accent déchirant: Non ti vedrò mai più[17]! Ce fut l'abbesse qui nous reçut; je me mis à genoux devant elle, et je lui demandai, en pleurant, sa bénédiction.

«Lambertini annonça l'intention de venir me visiter de temps en temps. Lorenzo osa parler de l'accompagner. Saisissant alors avec violence la main de ma mère: «Votre fille, lui dis-je avec la plus vive indignation, ne paraîtra plus devant vos yeux, si ce misérable ose jamais mettre les pieds au couvent.»