«Je passai deux mois dans cet asile de la pénitence, seule et éloignée du monde. Pour tromper mon chagrin, je me livrais à mille pratiques de dévotion, sans en être ni soulagée ni consolée. Ah! la religion qui console n'est pas celle qui consiste à observer rigoureusement les jeûnes et les prières commandées par l'église, c'est celle qui parle au cœur, et qui prend sa source dans une pieuse conviction!
«Je croyais que Cosimo s'occupait de chercher un moyen de me sauver.
«Hélas! j'étais loin de soupçonner qu'on fût parvenu à le tromper sur mes sentimens, qu'il devait si bien connaître. Déjà je n'étais plus à ses yeux qu'une femme parjure et infidèle. Neuf ans s'écoulèrent avant que je pusse apprendre quels moyens on avait employés pour m'aliéner son cœur. Lorsque je pénétrai ce mystère d'infamie, les événemens avaient rendu toute explication inutile: Cosimo n'était plus libre; celle qui devint son épouse était la fille du duc d'Orzio. À peine avait-elle atteint l'âge de douze ans, lorsque son père s'occupa, pour la première fois, de lui choisir un époux. Lavinie ne connaissait déjà point d'égales pour la beauté; la candeur de son âme répondait à l'élégance et à la noble régularité de sa taille et de ses traits. L'ambition de son père était de la placer, par un brillant mariage, au premier rang de la noblesse italienne.
«Il voulait que Lavinie devînt l'épouse du prince Luc…ni, alors le plus puissant et le plus riche seigneur de la Toscane. Le duc d'Orzio conduisit sa fille à Pise, où était alors la cour. La beauté de Lavinie attira sur elle les regards de tous les courtisans, et particulièrement ceux de l'homme à qui son père l'avait secrètement destinée. Quoique Luc…ni touchât à la vieillesse, Lavinie aurait sans doute obéi sans répugnance à la volonté du duc. L'éclat d'un titre, l'abondance et la variété des plaisirs que procure une immense fortune, auraient pu suffire au bonheur de son âme innocente et pure; mais cette innocence même devint la cause de sa perte. Victime de la séduction, perdue par la publicité même de son malheur, Lavinie fut ramenée à Venise. Le duc l'enferma dans la partie la plus reculée de son palais, et la livra seule, sans consolations, aux angoisses de la douleur et du repentir. À cette époque, Cosimo était parvenu au plus haut point de sa gloire et de la faveur populaire. Touché du désespoir d'un vieillard qu'il aimait, et dont les efforts avaient souvent secondé les siens, pour le succès de la cause qu'il servait, il alla le trouver, et lui dit: «Mon père, je ne veux pas vous voir plus long-temps l'objet d'une insultante pitié. Je veux rendre à votre fille l'honneur, et à vous le repos. Que Lavinie devienne mon épouse; qu'à l'abri de mon nom elle vive désormais paisible et respectée. Mon père, donnez-moi le droit de la protéger. Je ne puis lui offrir que l'amitié d'un frère: mon cœur est fermé désormais à l'amour; mais reposez-vous sur moi du soin de son bonheur; elle sera après ma mère ce que je chérirai le plus au monde.»
«Le vieillard pressa Cosimo contre son cœur et l'appela son fils. Il le conduisit dans une galerie sombre au delà de laquelle Lavinie n'avait plus le droit de porter ses pas. Là, triste et pensive, elle était assise près d'une fenêtre, et regardait, dans une muette mélancolie, descendre sur la campagne les ombres de la nuit. Au bruit des pas qui se font entendre, elle se lève, se retourne et aperçoit son père. Ses yeux ne distinguent encore que lui seul; elle tombe aux pieds du duc. «Lavinie, dit le vieillard, tu peux encore devenir l'orgueil et la joie de mes vieux jours; lève-toi, et écoute ce que je vais te dire.» Lavinie aperçoit alors la noble figure de Cosimo: «Vi…ci, poursuit le duc, consent à te donner sa main; je l'ai nommé mon fils, il sera ton époux. Accepte cette main qu'il t'offre, et jure ici, devant les images de nos ancêtres, que tu vivras toujours digne d'eux, de moi et du beau nom que tu es appelée à porter.»
«Lavinie baisse la tête, tombe encore à genoux, et levant les mains au ciel: «Moi, dit-elle, je serais l'épouse du noble Cosimo! Mon père, je ne suis plus digne de lui.»
«Le duc la relève, la presse contre son sein, et la remet aux bras de Cosimo. Il avait dit à sa mère: «Je veux sauver une femme malheureuse, Lavinie, si digne de pardon et de pitié!» et sa mère avait répondu: «Lavinie sera ma fille.» Lavinie prouva depuis, lorsque la proscription et la mort atteignirent Cosimo, qu'elle était digne d'appartenir à un tel époux.
«Tout fut préparé pour célébrer avec pompe cette union dont la nouvelle devait causer un étonnement universel, lorsqu'elle deviendrait publique. Cosimo l'avait bien prévu; il voulait, par cette magnificence et cet éclat, imposer silence aux méchans, et faire douter que Lavinie eût été coupable. En attendant que l'instant fixé pour le mariage fût arrivé, Cosimo allait tous les soirs au palais d'Orzio. Ce n'était point l'amour qui l'y conduisait, non, ma chère Elzelina, Cosimo se croyait en droit de me mépriser, de me maudire, et cependant il m'aima toujours. Lavinie savait qu'elle n'était point aimée par amour; mais la tendre amitié, l'estime, les égards qu'il lui témoignait, la rassuraient pleinement sur le sort qui l'attendait auprès de cet homme généreux dont le dévouement lui rendait à la fois son honneur et tous ses droits à la considération publique.
«Cependant, la tourmente politique prenait chaque jour, à Venise, un nouveau caractère de gravité. Cosimo, toujours fidèle à la cause qu'il avait embrassée, redoublait d'efforts pour défendre les droits du peuple contre les prétentions impérieuses de la haute aristocratie. Cette conduite augmentait le nombre de ses ennemis; et ces ennemis étaient d'autant plus dangereux que la plupart couvraient leur complot contre lui du voile de la plus franche amitié. On n'osait pas encore éclater ouvertement contre un homme qui était, depuis si long-temps, adoré du peuple; mais on sut le frapper dans la personne de l'ami qu'il chérissait et qu'il respectait le plus. Obligé de s'absenter de Venise pendant deux mois, Cosimo trouve à son retour le duc d'Orzio dans les fers, et près de succomber sous la fausse accusation d'un crime d'état. De sourdes rumeurs adroitement semées accusaient déjà Cosimo d'être le complice du duc. Les nobles se liguaient ouvertement contre lui: le peuple seul restait encore fidèle à son défenseur; mais qu'est-ce que le peuple dans un état où ses droits ne sont pas déterminés? où la tyrannie des grands est soutenue par la force qu'ils ont seuls à leur disposition? Le duc d'Orzio fut exilé de Venise, et ses biens furent confisqués. Le prince Luc…ni, celui qu'il avait, peu d'années auparavant, choisi pour gendre, fut un des plus actifs instrumens de sa perte. Il espérait par là s'assurer plus aisément la possession de Lavinie, dont les charmes avaient fait sur son cœur une impression qui ne s'était point effacée; mais Cosimo veillait sur celle qui devait être son épouse: il l'avait confiée aux tendres soins de sa mère, et lui-même il avait assuré au duc une retraite sûre et digne de lui, dans le fond de la Calabre. Le vieillard partit dans l'espérance de devoir bientôt à son gendre son retour dans sa patrie. Il se flattait de couler paisiblement ses derniers jours à Venise entre Lavinie et Cosimo. Vain espoir! La mort seule devait mettre un terme aux malheurs de cette noble famille, et de celui qui s'était déclaré son soutien.
«Cosimo prouva qu'il se regardait déjà comme l'époux de Lavinie. Il n'alla pas demander raison au prince Luc…ni, de ses lâches complots contre l'honneur et la liberté de Lavinie, mais il lui déclara publiquement que son âge seul le mettait à l'abri d'une juste vengeance, et que, sans ses cheveux blancs, il aurait eu à donner une satisfaction éclatante de l'outrage fait au nom d'Orzio.