«Dix jours s'étaient à peine écoulés depuis cette scène, et déjà Cosimo remplaçait le duc dans les prisons de Saint-Marc.
«Ici, ma chère Elzelina, va commencer une chaîne de malheurs que je n'ai point la force de parcourir aujourd'hui. Demain, près de la tombe où j'ai réuni les cendres de Cosimo et de Lavinie, je vous achèverai ce pénible récit. Y viendrez-vous avec moi? Ah! mon amie, que de larmes amères j'ai répandues sur ce tombeau! je vois les vôtres près de s'échapper de vos yeux; mon Elzelina, puissiez-vous ne connaître jamais de douleurs semblables à celles qui depuis si long-temps ont empoisonné ma vie.»
J'étais trop émue pour pouvoir lui répondre. Coralie ne pleurait pas; mais la pâleur de son beau visage, la sombre expression de ses yeux, le tremblement de ses lèvres, révélaient mieux que des ruisseaux de larmes son émotion terrible et profonde. Nous gardâmes quelque temps le silence. Enfin je me levai; je n'osai la presser de venir passer avec moi le reste de la journée: je sentis que la solitude pouvait seule convenir à la situation de mon amie; je respectai sa douleur. Elle serra doucement la main que je lui tendais, en me disant: «À demain.»
«—À demain,» lui répondis-je, et je partis.
CHAPITRE XXIV.
Quelques réflexions.—M. Richard.—Un dîner d'amis.—Voleurs adroits.
Il était tard quand je quittai madame Lambertini. Pendant le trajet pour revenir chez moi je m'abandonnai tout entière aux réflexions que pouvait faire naître le récit que je venais d'entendre. Que Cosimo et Lavinie me semblaient à plaindre! Mais je plaignais bien plus encore Coralie. Unie à un homme qu'elle détestait, elle avait eu la douleur de survivre à celui pour qui seul elle aurait vécu, si son choix eût été libre. Elle avait été, elle devait être encore bien malheureuse!
À l'émotion que j'éprouvais, succéda bientôt l'inquiétude de savoir comment j'arriverais à obtenir de Moreau l'autorisation de revoir dès le lendemain madame Lambertini. Je savais qu'il nourrissait contre elle, et les dames italiennes en général, les plus fortes préventions; et je ne pouvais me dissimuler à moi-même que ces préventions étaient fondées sous beaucoup de rapports.
À quelques exceptions près, les femmes en Italie sont fort mal élevées: la partie morale de leur éducation est surtout fort négligée. On leur donne quelques talens agréables; mais elles ne doivent leur amabilité qu'à la disposition naturelle de leur esprit, disposition qui s'explique par l'influence du beau ciel sous lequel elles naissent, et des souvenirs que réveillent à chaque pas l'aspect de cette terre, antique berceau du génie et des beaux arts. Dès l'enfance elles contractent des habitudes de mollesse. Des bains journaliers, les soins de leur coiffure ou de leur toilette absorbent les trois quarts de leur vie. Elles dorment une grande partie du jour; et le soir elles courent au bal et à l'opéra pour y faire admirer leurs charmes et leur parure. Du sein des plaisirs mondains elles courent au confessionnal, et du confessionnal elles volent à de nouveaux plaisirs. Il en est bien peu parmi elles qui connaissent la vraie religion, celle du cœur, et presque toutes font consister la piété dans la scrupuleuse observance des pratiques extérieures. Il n'est, pour ainsi dire, pas une seule Italienne, qui, parvenue à l'âge de trente ans, n'ait fait cinq ou six vœux d'expiation et autant de pélerinages. Rien de plus étrange que leurs capitulations de conscience, et que leur manière d'allier les pratiques religieuses avec toutes les exigences de l'amour. C'est surtout lors de mon second voyage en Italie que j'ai pu mieux juger la scandaleuse indulgence des confesseurs pour leurs pénitentes, dans toutes les matières qui touchent à la galanterie. Je raconterai plus tard ce qui m'est arrivé à moi-même avec le curé de ma paroisse. L'abondance des aumônes que je répandais sur les pauvres, celle de mes dons quand il s'agissait de grossir les quêtes pour l'ornement des chapelles, surtout le double napoléon dont je m'avisai de payer la bénédiction de ma maison[18], tout avait fait deviner en moi une ardente catholique, qui s'efforçait d'expier de gros péchés par l'œuvre la plus méritoire, celle de la charité.
Tout le temps que j'ai passé en Italie, je me suis toujours montrée assidue aux offices de ma paroisse, et rarement j'ai manqué d'assister à un service funèbre. C'était ma mère, mon excellente mère qui m'avait habituée, dès l'enfance, à témoigner toujours mon respect pour la religion de mon pays, quoique cette religion ne fût pas la nôtre. Lorsqu'elle me conduisait aux environs de Val-Ombrosa pour porter dans les chaumières des secours et des paroles consolantes, elle me disait: «Ma fille, ces malheureux qui nous bénissent, reculeraient devant nos dons, s'il nous savaient hérétiques. Qui sait même s'ils ne croiraient pas voir sous nos falbalas le pied fourchu du tentateur. Tels sont les effets de la superstition et de l'ignorance. Gardons-nous donc de laisser connaître la différence de notre religion à des hommes qui mettent une telle importance dans les rites extérieurs, si nous ne voulons pas nous voir enlever le plaisir de leur faire du bien. Nous allons à la messe; nous contribuons aux frais du culte; votre père a fait rétablir, de ses deniers, la chapelle de Sainte-Catherine de Sienne que le temps avait dégradée; tous nous regardent comme de zélés catholiques; laissons-leur cette opinion qui ne nous est point nuisible. Quitter par intérêt, et sans être convaincu, la religion de ses pères, est le fait d'un lâche; mais n'en condamner aucune, croire qu'on peut se sauver dans toutes lorsqu'on les professe de bonne foi, ne blesser en rien les idées d'autrui, voilà, mon enfant, quelle est la croyance, quels sont les principes de votre père et les miens; et lorsque je vous vois à genoux, et les mains jointes, dans une église catholique, je prie avec vous et pour vous avec la même ferveur que je le ferais dans le temple protestant de La Haye.»