J'étais trop jeune alors pour sentir ce qu'il y avait de bon et de vrai dans les paroles de ma mère; mais je lui exprimais mon admiration pour l'architecture des églises italiennes, pour les chefs-d'œuvre dont elles sont ornées, pour la pompe de leurs fêtes et la majesté de leurs processions. Ma mère souriait doucement et ne concevait aucune inquiétude de mon enthousiasme pour les cérémonies du culte catholique.

Le curé de Val-Ombrosa, bon et charitable vieillard, était seul instruit du secret de notre religion: il venait, presque tous les jours, déjeuner ou dîner avec nous; il était l'aumônier de ma mère, en ce sens qu'elle le chargeait presque exclusivement de distribuer ses aumônes. Mais je m'aperçois que je me suis un peu écartée de mon sujet: j'y reviens. Une femme célèbre, de nos jours, madame de Staël, a très bien peint les Italiennes, en disant: Les femmes italiennes avouent leurs liaisons avec moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs époux… Pour peindre véritablement les mœurs générales à cet égard, il faudrait commencer et finir dans la première page.» Il y a cependant des exceptions; je me persuadais que madame Lambertini en faisait une, et la constance de son amour pour Cosimo m'en offrait la preuve.

Bien que je fusse née et que j'eusse passé la plus grande partie de mon enfance en Italie, j'avais reçu d'autres principes que ceux qui font la base de l'éducation des jeunes filles italiennes. Je n'en étais que plus coupable, sans doute; mais au moins, je ne l'étais pas sans remords. C'est le dernier degré de l'opprobre, de perdre, avec l'innocence, le sentiment qui la faisait aimer[19]. Ce sentiment, je l'avais encore, je ne l'ai jamais entièrement perdu. Il a souvent fait le supplice de ma vie; et par une étrange bizarrerie, il me consolait, il me relevait à mes propres yeux, alors même que je me regardais comme bien coupable.

Je savais que Moreau ne résisterait point à mes instances, et qu'il me laisserait la liberté de voir madame Lambertini, en dépit de ses préventions contre elle. Mais la certitude même de mon pouvoir m'empêchait d'en abuser. Plus j'avais pour lui d'affection et d'estime, plus je devais être attentive à ne rien faire qui pût le blesser. Je me trouvais si heureuse de contribuer, pour quelque chose, à son bonheur, de payer par des soins tendres et délicats, les bontés dont il me comblait, la considération dont je jouissais par lui seul!

J'arrivai à Casa-Faguani, sans avoir pu concilier encore mon désir de cultiver l'amitié de Coralie avec celui de ne pas contrarier Moreau. Je descendis de voiture dans une disposition d'esprit assez mélancolique. Ursule, ma femme de chambre, m'attendait au haut du grand escalier. Du plus loin qu'elle m'aperçut, elle se mit à crier en italien: «Ah! madame, de grâce, dépêchez-vous de venir. M. Richard vous attend depuis trois heures. Il joue de la guitare, il fait les gestes les plus risibles; je crois qu'il improvise des chansons françaises; venez donc vite.»

Au seul nom de Richard, le sourire était revenu sur mes lèvres: je ne connaissais personne de plus amusant et de plus franchement gai que cet ami de Moreau. Richard n'était ni jeune, ni bien fait; cependant, quoiqu'il eût un œil de moins, on regardait sans déplaisir cette figure qu'animait une bonté spirituelle.

«—Comment! dis-je à Ursule en traversant les galeries qui conduisaient au jardin, M. Richard est ici depuis près de trois heures!

«—Oui, madame! c'est un bon vivant que M. Richard! il est bien plaisant quand il parle italien: alors il ouvre une bouche à faire mourir de rire, ou reculer de peur.

«—Ursule, prenez un ton plus convenable.

«—Excusez-moi, madame: Dieu me préserve de parler mal de M. Richard; tout le monde ici l'aime et le respecte; et il vous aime, de son côté, comme si vous étiez sa fille.