Il me serra la main de la façon la plus expressive. Afin de lui complaire, je résolus de différer jusqu'au lendemain la nouvelle visite que j'avais promise à Coralie. Je lui fis agréer mes excuses dans un petit billet que je lui adressai, en lui rappelant que nous étions toutes deux, ce jour-là même, d'un grand dîner chez le comte Luosi, et que je m'estimerais bien heureuse de l'y rencontrer. À mon arrivée, madame Lambertini eut peine à contenir le désir violent qu'elle avait de me parler. Je lui expliquai, en peu de mots, les motifs du retard de ma visite. Elle eut lieu d'être très satisfaite des égards que lui témoigna le général Moreau pendant le reste de la soirée. Une simple marque de déférence de sa part devenait un titre aux attentions les plus empressées de tous les Français qui se trouvaient alors à Milan. Combien je sus gré à Moreau de cette nouvelle preuve de bonté!

Le lendemain, et du consentement de Moreau, je me rendis chez Coralie: elle avait espéré que nous passerions toute la journée ensemble; je ne pouvais au contraire lui donner que quelques heures. Il fallut donc renoncer au projet que nous avions formé l'avant-veille, d'aller visiter ensemble le tombeau de Cosimo et de Lavinie. Ce fut dans le même cabinet où déjà elle avait, devant moi, répandu tant de pleurs, qu'elle acheva le récit des malheurs de sa jeunesse:

«Ma chère amie, dit-elle, je vous ai promis de dérouler à vos yeux le tableau de grandes infortunes. Vous allez voir si je vous ai trompée:

«Ce fut Odoardo Albergati qui parvint à faire évader Cosimo de la prison où le tenaient renfermé ses ennemis et ceux du duc d'Orzio. Ses persécuteurs ne comptaient l'en faire sortir que pour le conduire à la mort. Albergati entraîna son ami dans une maison située sur les bords de la Brenta, et qui lui appartenait en propre. Là, il était facile de prendre en secret toutes les mesures qui pouvaient garantir la sûreté de Cosimo. Mais il fallait d'abord chercher un asile sur une terre étrangère: Cosimo ne le voulut pas; Albergati employa d'abord tout l'ascendant de l'amitié, puis il lui fallut recourir à l'autorité plus imposante de la mère de Cosimo, pour empêcher son imprudent ami d'aller livrer sa tête à la haine de ses persécuteurs. Cosimo ne put résister aux prières, aux larmes, au désespoir de sa mère: il promit enfin de vivre et de fuir, si la fuite seule pouvait assurer ses jours.

«Cependant, Venise voyait chaque jour ses oppresseurs immoler de nouvelles victimes. L'oncle maternel d'Albergati, Capello, venait lui-même de succomber. La mère de Cosimo, en le quittant vers le milieu de la nuit, était retournée à Venise. Elle arrive à son palais où la jeune Lavinie avait trouvé un asile: Lavinie avait disparu. Informée des dangers qui menaçaient Cosimo, elle était partie, après avoir écrit quelques lignes à sa mère adoptive pour l'informer de sa détermination. Les voici, ces lignes, ma chère Elzelina, dit Coralie, en tirant un papier de son sein: ce fut Albergati qui me remit plus tard cette lettre adressée à la mère de Cosimo:

«Ô vous, qui avez daigné m'ouvrir vos bras, qui avez bien voulu voir en moi l'épouse de votre fils, ô ma mère! je vais remplir mon devoir, je vais suivre mon époux. Ne tremblez plus pour lui; mon amour veillera sur cette tête si chère; ma présence, je l'espère, adoucira pour lui les rigueurs de l'exil, et je partagerai tous les maux qui pourraient l'atteindre encore. Priez pour vos deux enfans, ô ma noble mère! mère de Cosimo, bénissez-nous: mon père aussi nous a bénis au jour de sa proscription. Je suis bien jeune encore, mais je sais déjà souffrir: mère de Cosimo, priez pour nous.

«LAVINIE D'ORZIO.»

«La comtesse restait seule au milieu de son vaste palais. Cette solitude ne tarda pas à lui devenir insupportable, et elle ne tarda pas à se retirer dans le couvent de Sainte-Ursule qui m'avait d'abord servi de prison, et d'où l'on venait de me faire sortir pour me traîner à la cour de Milan. À peine la comtesse fut-elle arrivée dans cette retraite de son choix, que l'ordre fut donné de l'y garder prisonnière.

«Albergati cacha soigneusement à Cosimo ce nouveau malheur. Mais il pouvait encore le déterminer à fuir, et, d'un autre côté, il ne pouvait le retenir dans l'asile qui seul le garantissait encore, qu'en le flattant de la chute prochaine de ses persécuteurs. Il se chargeait des lettres que Cosimo adressait à ceux de ses partisans dont il connaissait mieux la fidélité et l'énergie: mais, au lieu de faire parvenir ces lettres qui auraient pu trahir le secret de la retraite de Cosimo, il les livrait aux flammes. Cosimo était proscrit; s'il reparaissait, sa tête devait tomber sur-le-champ. Il ne l'ignorait pas, et cependant il s'obstinait à ne point s'éloigner de Venise. Bientôt il apprit l'indigne traitement qu'on faisait subir à sa mère, et la disparition de Lavinie. Il ne pouvait échapper à l'officieuse surveillance d'Albergati; mais il roulait dans son esprit mille projets de vengeance qu'il lui tardait de mettre enfin à exécution.

«Ce n'était jamais que pendant la nuit qu'il errait dans les vastes jardins de la Villa. Une nuit donc, il alla s'asseoir, suivant sa coutume, sous un arbre qu'il avait appelé l'Orme du souvenir. C'était là que se donnaient toujours rendez-vous les deux amis dans leur première jeunesse. Agité par ses pensées sinistres, Cosimo se lève bientôt, et commence à marcher d'un pas tantôt lent, tantôt rapide. Soudain une figure blanche se dessine à quelque distance; elle semble glisser sur le gazon. Une femme s'élance enfin dans les bras de Cosimo, en s'écriant: «Con te vivere, con te morire