«C'était Lavinie; sa voix, son langage si laconique et cependant si expressif, portèrent dans l'âme de Cosimo une joie si vive, lui inspirèrent une reconnaissance si passionnée que pendant quelques minutes elle put se croire aimée.
«La présence de Lavinie, les tendres soins qu'elle prodiguait à Cosimo répandaient sur sa solitude un charme qu'il n'avait pas connu jusqu'alors. Elle aimait Cosimo de toutes les forces de son âme; long-temps elle s'aveugla sur la nature du sentiment qu'il éprouvait pour elle. Cosimo sentait tout le prix de la tendresse dont il était l'objet; mais il ne pouvait la payer d'un parfait amour. S'apercevait-il combien Lavinie se méprenait sur les témoignages de sa reconnaissance et de son affection, alors il devenait froid, quelquefois même injuste. Lavinie supportait en silence des bizarreries et des caprices qu'elle expliquait par les inquiétudes toujours croissantes de Cosimo, et redoublait de tendresse pour le consoler. Mais ces preuves d'un amour si peu mérité sous quelques rapports devenaient chaque jour plus pénibles pour le malheureux qui m'aimait encore. Sa tristesse prenait une teinte plus sombre. Albergati, qui le croyait épris de Lavinie, ne concevait rien à l'état de son âme.
«Un soir ils étaient tous deux assis l'un près de l'autre; Cosimo, après avoir gardé long-temps un morne silence, ouvrit enfin son cœur à Albergati, et lui déclara son intention de partir sans délai: «Je suis proscrit, dit-il; dans ma position je ne puis me lier par aucun acte public: mon mariage avec Lavinie doit donc être encore retardé. C'est à toi, mon ami, que je la confierai. Tu veilleras sur elle, tandis que moi j'irai rejoindre le comte de Saluces. Si je ne parviens pas à délivrer Venise, je mourrai du moins pour la cause que j'ai toujours défendue.»
«Albergati chercha vainement à combattre cette résolution; en vain il tenta d'émouvoir Cosimo par le tableau du désespoir auquel il allait livrer sa malheureuse compagne. «Je ne puis l'aimer d'amour, répondit Cosimo. Rester près d'elle, la laisser s'enivrer d'une funeste erreur, voilà ce qui me devient à chaque instant plus pénible. Je n'ai que trop long-temps soutenu ce rôle indigne de moi: je ne puis le soutenir davantage; je veux partir sans retard.»
«À ces mots, il se jeta dans les bras d'Albergati, et celui-ci, vaincu enfin, jura de devenir le protecteur de Lavinie. Ils regagnèrent par de longs détours la grotte obscure où Cosimo se dérobait pendant le jour à tous les yeux, et que l'amitié d'Albergati avait su rendre habitable. Ils n'y trouvèrent pas Lavinie; alors ils entrèrent dans un sentier détourné qu'elle aimait à parcourir. Ils ne l'y rencontrèrent pas davantage. Ils courent aussitôt sur le rivage, consument près d'une heure en inutiles recherches, puis reviennent encore vers la grotte, bourrelés d'inquiétude, mais conservant encore l'espérance de voir reparaître Lavinie. Elle n'y était pas: un papier posé sur une table, auprès de la lampe, frappe soudain la vue de Cosimo. Il le saisit, et parcourt avidement les premières lignes tracées d'une main tremblante.
«Ah! je suis son bourreau, s'écrie-t-il douloureusement; il faut la retrouver ou mourir;» et aussitôt il s'élance hors de la grotte. Albergati, qu'une ancienne blessure à la jambe mettait dans l'impossibilité de courir sur ses pas, le perd bientôt de vue dans l'obscurité: il l'appelle en vain. Relevant alors la lettre que Cosimo avait jetée loin de lui, il y cherche quelques renseignemens sur les motifs de la disparition inattendue de Lavinie. Voici cette lettre, ma chère Elzelina: elle a depuis long-temps passé dans mes mains: lisez-en vous-même le contenu.»
J'obéis; et je lus avec une émotion profonde les lignes que je transcris ici:
«Tout est fini pour moi, Cosimo. J'étais cachée à quelques pas derrière vous tout à l'heure, et j'ai entendu la révélation que tu as faite à Albergati de tes sentimens les plus secrets: c'est t'en dire assez; mais avant de nous séparer pour jamais, il faut que tu connaisses le cœur de la pauvre Lavinie. Tu ne peux l'aimer d'amour! Ah! Cosimo, devais-tu donc alors lui témoigner d'autres sentimens que ceux d'un frère? Les hommes ne savent pas qu'une femme qui aime seule commence déjà à être heureuse. Pourquoi m'avoir si long-temps permis d'espérer un bonheur plus grand encore? Ah! pardonne-moi ce reproche; il n'est point sorti de ce cœur qui te dut quelques instans de félicité, et que la mort seule pourrait empêcher de battre pour toi. Vous ne pouvez m'aimer d'amour! L'image d'une autre vous suivait près de moi! Lorsque vos yeux se fixaient sur les miens, lorsque votre bouche souriait à mes caresses, c'était elle, et non pas moi, qui occupait votre pensée. Vous étiez parjure envers elle Cosimo, et vous trahissiez la confiance que je mettais en vous! Cosimo, c'est toi qui me donnes la mort! Mais non, je vivrai pour que tu ne sois pas tourmenté du remords d'avoir causé ma perte. Je pars; j'emporte l'affreuse certitude de n'avoir rien pu faire pour ton bonheur, d'avoir même, par ma présence, ajouté à tes maux, lorsque le sacrifice de ma vie m'eût coûté si peu pour les adoucir! Je pars, je vais traîner ma vie dans une de ces chaumières situées au milieu des campagnes où ma famille fut si long-temps puissante et honorée. Je subis la malédiction de ma mère dans toute son affreuse étendue; mais les paysans qui m'ont connue plus heureuse ne refuseront pas du pain et un abri à la fille de leur noble protecteur. Adieu, Cosimo; je n'emporte pas votre portrait; gardez-le, il ne doit appartenir qu'à une femme plus heureuse que moi. Adieu.»
«—Quel amour! dis-je à Coralie.
«—Oui, me répondit-elle; mais moi, croyez-vous que je l'aimasse moins?
Et cependant, je ne pus le sauver!»