Elle pâlit, détourna la tête, et, d'une voix plus basse, elle continua son récit.
CHAPITRE XXVI.
Mort de Cosimo.—Dernier trait de dévouement de Lavinie.—Désespoir de
Coralie.—Interruption inattendue.
«Soudain l'oreille d'Albergati est frappée d'une bruyante rumeur. Des flambeaux allumés viennent frapper ses yeux; des hommes armés se montrent entre les arbres, et s'avancent en tumulte vers lui. Au milieu d'eux, il aperçoit Cosimo étroitement garrotté: ses vêtemens déchirés et couverts de sang annoncent assez qu'il ne s'est pas rendu sans résistance. Derrière lui, Lavinie, le sein ouvert par une profonde blessure, reste comme privée de vie dans les bras des paysans, qui soutiennent ce corps déjà insensible et décoloré. Albergati, malgré les soldats qui entourent Cosimo, parvient jusqu'à lui, et le serre dans ses bras.
«Je l'ai tuée,» dit Cosimo, en jetant un regard sombre sur la malheureuse Lavinie.
«On le contraint d'avancer, ainsi qu'Albergati; on entre dans la maison. Tandis qu'on envoie chercher des secours pour les blessés, l'officier qui commande la troupe déclare à Albergati qu'il est son prisonnier: «—Votre prisonnier?—Oui; vous aviez donné asile à un condamné.—Mais ce condamné était mon ami.—La loi ne connaît pas ces distinctions, et j'exécute les ordres dont je suis porteur.»
«Albergati est, à son tour, lié ignominieusement, et placé près de Cosimo. Tandis qu'on procède aux formalités légales de l'arrestation, il adresse pour la première fois à son ami quelques questions: Cosimo répond; par mots entrecoupés. Egaré par l'idée du désespoir de Lavinie, il courait le long du rivage en l'appelant à grands cris. Tout à coup il la découvre au milieu d'une troupe de gondoliers; il s'élance vers elle: alors plusieurs voix s'écrient: «C'est Vi…ci l'exilé. Et mille voix répètent aussitôt ce nom. À l'instant des soldats bien armés se précipitent au milieu de la foule que ce nom a rassemblée en quelques minutes: Alla madona! Alla Madona!» s'écrie le peuple en cherchant à faire échapper[23] Cosimo; mais il est enveloppé avant même d'avoir pu chercher à fuir. Transporté de fureur, il saisit le poignard qui ne l'abandonnait jamais: «Jette les armes, lui crient les soldats.—Venez les prendre! répond-il;» et le courage d'un seul homme fait pâlir la troupe tout entière. Cependant la fureur du peuple commence à éclater: une grêle de pierres vient fondre sur les sbires; ils redoublent d'efforts pour s'emparer de Cosimo; un d'eux s'apprête à le frapper par derrière d'un coup mortel, mais Lavinie s'est élancée; elle reçoit au milieu du sein le coup destiné à Cosimo, pousse un cri perçant, et tombe à ses pieds. Le premier mouvement de Cosimo est de jeter son poignard, de relever et de serrer dans ses bras le corps sanglant de la jeune fille: les soldats profitent de ce moment pour le saisir; on lui enlève Lavinie, et on le charge de fers.
Désormais insensible à tous les outrages dont on l'accable, il se laisse traîner vers la villa, dans laquelle les sbires avaient encore une proie à saisir.
Sans avoir pu obtenir la triste consolation de voir encore une fois Lavinie, qu'Albergati recommanda aux soins de ses serviteurs, les deux amis furent conduits à la prison; ils étaient suivis d'une foule immense. L'indignation du peuple se manifestait par des gémissemens, et ne semblait contenue que par la terreur que lui inspirait l'appareil militaire dont on environnait les prisonniers.
Le sort de Cosimo était fixé sans retour; il le savait, et son courage n'en était point ébranlé. Mais ce courage mollissait à l'idée du sort de Lavinie, à l'aspect d'Albergati condamné à supporter des fers qu'il n'avait point mérités. Cosimo fit pour Lavinie et pour son ami ce qu'il n'avait pas voulu faire pour préserver ses jours.