À cette époque, Lambertini, mon indigne époux, avait enfin atteint son but. Son opprobre et le mien étaient la source des faveurs et des grâces qui tombaient journellement sur lui et sur sa famille. Mon crédit sans bornes sur l'esprit de l'archiduc n'était ignoré de personne. Ce fut à moi que Cosimo s'adressa pour sauver les deux êtres qui lui étaient chers à tant de titres. Voici la lettre que je reçus de lui; aurai-je la force de vous la lire?

Du cachot de la Tour, le 5 juin 17…, à minuit.

«Je vais mourir, Coralie! pour que mon souvenir ne se présente pas désormais avec horreur à ton esprit, exauce ma dernière prière; c'est la seule que puisse désormais t'adresser ce Cosimo, sur le cœur de qui tu n'as jamais cessé de régner, malgré ta trahison. Sans doute un ennemi des tyrans doit être criminel à tes yeux, ce n'est donc pas pour moi que je t'implore; mais si je suis coupable d'avoir trop aimé mon pays, Albergati l'est-il pour avoir obéi aux saintes inspirations de l'amitié? Coralie, sauve ses jours; tu le peux. Autrefois je t'ai vue te complaire à faire le bien: tu ne peux avoir changé entièrement.

«Il est au monde un être mille fois plus à plaindre encore; et c'est encore à toi que je lègue le soin de le secourir. La jeune et malheureuse fille du duc d'Orzio est à la villa del Borgo, abandonnée à la froide pitié de quelques domestiques. Coralie, le fer qui lui perça le sein devait me donner la mort: elle a reçu le coup qui m'était destiné; elle m'aime depuis long-temps, et je n'ai pu lui rendre amour pour amour. L'image de Coralie perfide, mais toujours adorée, se plaçait sans cesse entre elle et moi. Je remets Lavinie dans tes mains; c'est la plus grande preuve de confiance que je puisse te donner à mon heure dernière.»

«Cette lettre, dit Coralie avec l'expression d'une douleur profonde, fit sur moi l'effet d'un coup de foudre. Eperdue, je vole chez le sénateur Lapi; «Ce que vous me demandez est impossible» me répondit-il froidement.—«Eh! c'est justement l'impossible que je veux,» m'écriai-je toute hors de moi. J'obtiens enfin la promesse d'un sursis, et une lettre pour le grand-juge Barberimio; ce chef d'un tribunal de sang, redoutant l'effet de mon crédit, promit tout ce que je voulus.

Le soir, je me présente à six heures aux portes de la prison: j'avais un ordre pour voir Cosimo. Les, geôliers paraissent étonnés, et j'apprends qu'il y a déjà trois heures qu'on l'a traîné à Trévise pour y subir sa sentence. Accablée par ce coup affreux, je reste un, instant immobile; puis, m'élançant dans ma gondole, j'ordonne qu'on me conduise rapidement au palais de Landro. Ma raison était presque égarée: plus d'une fois je fus tentée de me précipiter dans les flots, comme si, en nageant, j'eusse pu franchir plus rapidement les distances, que, dans cette gondole où j'étouffais. J'arrive enfin; je traverse les cours, les anti-chambres remplies de monde, et je m'élance dans le cabinet de celui qui n'avait rien à me refuser.

«La grâce de Vi…ci! un sursis à l'exécution du jugement, ou je meurs à vos pieds,» m'écriai-je en tombant à genoux. Le sursis est signé; je pars… Ah! combien j'eus à regretter l'heure d'angoisse qui venait de s'écouler! ces angoisses du moins étaient encore mêlées d'espérances… Je me jette sur la rive, sans donner, à mes conducteurs, le temps d'amarrer ma gondole. J'avance en criant: «Grâce pour Vi…ci.» Une troupe de pénitens blancs couvre le rivage. La voix lugubre de quelques uns me répond qu'il n'est plus temps. Leurs rangs s'ouvrent; j'aperçois un linceul ensanglanté, que couvre à peine un drap mortuaire; mes yeux se ferment; mes genoux se dérobent sous moi, et je tombe à terre sans mouvement et sans vie.» À ces mots, je ne pus retenir mes larmes; nous nous jetâmes dans les bras l'une de l'autre, et nos sanglots se confondirent. Mais Coralie, se dégageant bientôt, essuya ses joues et ses yeux, et, de ce ton bref qui est l'indice certain d'une émotion violente et comprimée, elle reprit: «Après quarante jours de fièvre et de délire, je revis Albergati; il avait été mis en liberté le lendemain même; de la mort de son ami. Aussi avide, que moi des moindres détails, il avait interrogé tous ceux qui purent approcher Cosimo à ses derniers momens. Les précautions mêmes, qu'on avait prises pour le conduire à Trévise, trahissaient la crainte qu'éprouvaient ses bourreaux de se voir arracher leur proie. Dans le sombre corridor où on le fit attendre avant de le traîner au supplice, il eut encore la force de graver avec ses fers, sur la muraille, les mots suivans: Temono ancora il Vi…ci proscritto. I vili! son vendicato abbastanza![24]»

«En entrant dans la gondole qui l'attendait, Cosimo vit d'abord six pénitens en costume, et, dès lors, il ne douta plus qu'on le conduisît au supplice. L'un de ces pénitens se fit reconnaître à lui pour le confesseur de sa mère. Cosimo en éprouva la plus vive joie. Ce prêtre vertueux avait voulu adoucir l'amertume des derniers momens d'un homme qu'il avait, depuis long-temps, appris à estimer et à chérir. On délivra, pour quelques instans, le malheureux Cosimo des fers qui chargeaient ses mains, et il s'élança librement dans les bras du vieillard. «Ô mon père, s'écria-t-il, tant de félicité m'était-il encore réservé? Je pourrai donc parler de ma mère à un homme digne d'apprécier ma tendresse pour elle! Je pourrai donc confier à un ami le soin, de calmer son désespoir! O mon père, parlez-moi: d'elle! son nom sera le dernier mot que mes lèvres prononceront.»

«Le vénérable prêtre lui prodigua toutes les consolations de la charité chrétienne; puis il le bénit au nom de cette mère qu'il venait d'invoquer.

«Le ciel réservait encore une dernière douleur à l'âme de Cosimo. Il arrive à l'endroit choisi pour l'appareil funèbre. Une troupe nombreuse de pénitens[25] entoure l'échafaud. Cosimo s'avance avec fermeté: un des frères s'élance, saisit sa main d'une main brûlante, et écartant le masque qui couvre son visage lui montre les traits décolorés de Lavinie: