«—Quels malheurs? et pensez-vous donc qu'elle n'ait pas souvent regretté d'avoir perdu ses droits à l'amour de son vieux père? Ai-je eu le bonheur de contribuer pour quelque chose à la détermination qu'elle a prise? Pensez-vous, général, qu'elle soit retournée à Parme?
«—En vérité, madame, je ne reviens pas de ma surprise: j'ai tout lieu de croire qu'elle est retournée à Parme: c'est bien vous qui avez eu l'honneur de lui faire prendre ce beau parti: elle s'est donné la peine de me l'écrire.
«C'est bien la tête la plus singulière!… de la passion, et des remords! Franchement je commençais à me fatiguer de ses doléances. Elle consumait à pleurer tout le temps que je ne passais pas à côté d'elle; et si je l'emmenais dans mes courses, pour la distraire, chaque aspect nouveau qui s'offrait à ses yeux devenait la source de nouvelles larmes et de nouveaux remords. Il y a déjà trois mois que j'aurais voulu être à même de lui assurer par mes bienfaits et loin de moi une existence à l'abri de toute inquiétude.
«—Quittons ce sujet, lui dis-je, général: il a réveillé dans mon âme d'assez tristes émotions. Contentez-vous désormais des conquêtes de salons; elles vous conviennent mieux, car elles donnent à l'amour-propre des jouissances plus vives; et ces jouissances sont rarement empoisonnées par les larmes et le repentir.
«Je crois que vous avez raison, répondit-il en riant.»
Au moment où il me proposait la main pour danser, madame d'Orosco lui rappela en passant les engagemens qu'il avait pris avec elle pour la prochaine contredanse. Le général allait manquer à tous les égards; mais je prévins son impolitesse en disant que Richard et moi nous devions figurer au même quadrille. Richard s'approchait de moi par bonheur en ce moment: je lui fis un signe d'intelligence qu'il comprit tout d'abord. Nous prîmes notre place vis-à-vis du général et de l'ambassadrice, et nous nous égayâmes beaucoup des airs impertinens du danseur et du dépit mal déguisé de la danseuse. Le bal se termina peu après, et nous reprîmes enfin le chemin du logis.
CHAPITRE XXIX.
Aventure nocturne.—Geronimo.—Sa mère.—Un moine italien.
En retournant à Casa Faguani, je racontais à Richard l'histoire de Rosetta et la conversation que je venais d'avoir avec son séducteur. Tout à coup, au moment même où notre voiture atteignait l'extrémité du pont de Casa Cerbelloni[27] je fus interrompue par un effroyable cri. Je tirai violemment le cordon; mais le cocher, au lieu d'arrêter ses chevaux, les excitait du fouet et de la voix. Je baisse la glace de devant, et le saisissant avec violence par son habit, je le fais tomber à la renverse entre le siége et la voiture; il enlève les guides dans sa chute, et les chevaux s'arrêtent tout court. Ce cocher, milanais de naissance, remplaçait celui du général qui était malade depuis quelques jours.
«Sainte Vierge! dit-il en se relevant; nous sommes perdus; j'ai vu un homme luttant seul contre trois assassins.»