Richard cependant s'efforçait d'ouvrir la portière, sans pouvoir en venir à bout. Nous n'avions point avec nous d'autres domestiques que le cocher: la nuit était profonde, et nous n'apercevions pas au loin une seule lanterne qui pût nous guider dans l'obscurité. Richard détache, sans hésiter, une des lanternes de la voiture, et nous revenons aussitôt sur nos pas en nous dirigeant vers le lieu d'où était parti le cri qui nous avait effrayés. Déjà nous étions arrivés au bord du canal, à l'endroit où se trouve la grille du palais Cerbelloni. Nous trouvâmes d'abord à terre un mouchoir, puis un gant ensanglanté. Plus nous avancions vers le pont, plus les traces de sang devenaient nombreuses et sensibles. Je marchais courbée, tenant la main de Richard. Notre silence était celui qu'excite toujours l'attente d'un spectacle effrayant; et cette attente ne fut que trop complètement remplie. Près du parapet, nous trouvâmes le corps ensanglanté d'un homme dont les mains étaient encore fortement cramponnées aux pierres saillantes, et dont toute l'attitude annonçait avec quelle vigueur il avait résisté aux assassins qui avaient sans doute cherché à le précipiter dans le canal.
Richard me repoussa doucement, puis s'avançant seul, il voulut s'assurer si le malheureux vivait encore. Tout était fini. Il laissa retomber la main inanimée qu'il avait saisie, et il se hâta de m'entraîner loin de ce lieu d'horreur.
Le désir d'arriver à temps, l'espérance d'arracher une victime à des meurtriers avaient, dans les premiers instans, éloigné de notre esprit toute idée du danger que nous pouvions courir. Mais à présent que notre espoir s'était évanoui, nous commencions à craindre pour nous mêmes. Au milieu de la nuit, dans un endroit solitaire, à une époque où il ne se passait pas un seul jour sans que la faction anti-française n'exerçât secrètement quelques vengeances, sur le théâtre même d'un attentat horrible dont nous avions été, pour ainsi dire, les témoins, notre inquiétude n'était pas à beaucoup près sans fondemens. Je tremblais de tout mon corps; cependant j'engageai Richard à appeler hautement notre cocher. Richard qui voyait ma frayeur me serrait la main avec toute l'affection d'un père: «N'ajoutez pas, me dit-il, à l'inquiétude que me cause votre présence ici. Marchons sans retard; et soyez sûre qu'en aucun cas on ne pourrait vous atteindre qu'après m'avoir ôté la vie.»
Je suis naturellement si téméraire que je repris toute ma résolution, dès que l'impression produite d'abord sur mes sens par l'aspect d'un cadavre se fut un peu affaiblie.
Tout en échangeant quelques paroles, nous avions passé le pont, et perdu notre chemin. Heureusement une lumière vint s'offrir à nos yeux; c'était celle d'une lanterne placée devant une Madone. À la lueur de cette lanterne, je reconnus la porte de l'hôtel où logeait le général César Berthier.
«Frappons ici, dis-je à Richard, il est probable que notre valeureux cocher sera retourné en arrière avec la voiture.»
On nous fit attendre quelque temps à la porte. Berthier était encore au bal, et ceux de ses gens qui ne l'avaient pas suivi, étaient ensevelis dans un profond sommeil. Une vieille femme nous ouvrit enfin, et recula d'abord à la vue des taches de sang qui souillaient quelques parties des vêtemens de Richard. Mes forces étaient épuisées, et dans le premier moment, je ne pus que me jeter dans un fauteuil, sans prononcer un seul mot. Richard nous fit enfin reconnaître. Aussitôt toute la maison fut sur pied, et je devins l'objet des soins les plus actifs. On courut chez le magistrat du quartier, qui se transporta aussitôt sur le lieu où avait été commis l'assassinat: on y retrouva le corps de la victime. Richard avait voulu présider aux recherches: lorsqu'il revint, Berthier était également revenu chez lui; il voulut repartir sur-le-champ et nous escorter lui-même jusqu'au palais Faguani.
En route nous rencontrâmes Moreau qui arrivait tout hors de lui-même, et bien accompagné, pour me chercher. Ainsi que je l'avais présumé, le cocher était revenu en toute hâte au palais: il avait raconté comment Richard et moi nous nous étions subitement élancés de la voiture pour secourir un malheureux qu'on assassinait: il avait à peu près indiqué le lieu, et malgré lui, il avait été choisi pour guide par le général.
Richard essuya d'abord quelques reproches dont il ne lui fut pas difficile de se justifier. Moreau ne songea plus qu'au plaisir qu'il trouvait à me revoir. Richard passa la nuit au palais Faguani. On peut juger si d'après de telles émotions nous goûtâmes un sommeil paisible. Chacun fut sur pied le lendemain de bonne heure, sans avoir presque fermé l'œil. Au lieu de faire un déjeuner splendide que nous avions projeté la veille, nous passâmes toute la matinée à signer les déclarations et les procès-verbaux propres à constater le crime, et à faire découvrir ses auteurs.
On apprit bientôt que le malheureux jeune homme qui avait péri se nommait Geronimo. Il était employé dans les bureaux du directoire cisalpin, et consacrait le faible produit de sa place à soutenir une mère infirme et âgée.