«Elzelina, me dit Moreau, voilà pour vous une visite à faire, Richard vous accompagnera: je ratifie d'avance tous les arrangemens que vous jugerez à propos de prendre pour soulager l'infortune de cette pauvre mère.»

Je le remerciai bien vivement de cette nouvelle preuve de son excessive bonté, et je me rendis avec Richard au domicile de cette malheureuse femme. Nous la trouvâmes entourée d'un bon nombre de voisines. Il y avait encore près d'elle un moine dont l'attitude était sombre et silencieuse. Tous lui recommandaient à l'envi la patience, la résignation aux décrets du ciel; mais personne, avant notre arrivée, ne s'était avisé de songer aux besoins pressans qu'elle ne pouvait manquer d'éprouver bientôt. J'avais songé à prendre sur moi une somme plus que suffisante pour assurer, pendant quelque temps du moins, l'existence de la mère de Geronimo. Je n'hésitai donc pas à manifester tout haut le désir qu'on nous laissât seuls avec elle et son confesseur. Les voisines se retirèrent.

Cette malheureuse mère avait un extérieur et des manières propres à inspirer d'abord sur son compte les préventions les plus favorables. Je lui demandai avec les plus grands ménagemens, et du ton le plus affectueux, comment je pourrais lui être utile, si elle désirait quitter une ville qui ne pouvait lui retracer désormais que d'affreux souvenirs, et quel lieu elle avait choisi pour sa résidence.

«—Oui, madame, répondit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, je veux aller mourir loin d'ici. J'ai une sœur à Parme; c'est elle que je veux prendre pour confidente de mes douleurs: elle saura les partager. Mais comment trouver les moyens de l'aller rejoindre?

«—Je vous les fournirai, ma mère, répondis-je à mon tour: soyez sans inquiétude sur ce point. Dès ce soir, si vous voulez, vous pourrez vous mettre en route; mais votre sœur est-elle assez riche pour pourvoir tout ensemble à ses propres besoins et aux vôtres?

«—Non, madame, mais elle a une aisance médiocre; et si je puis contribuer pour quelque chose à alléger la dépense du ménage, elle trouvera moyen de me rendre aussi doux que possible le petit nombre de jours qui me restent encore à vivre: ma sœur a toujours été bien bonne pour moi: elle aimait mon pauvre Geronimo comme son propre fils.»

Un torrent de larmes s'échappa encore de ses yeux: j'allais l'exhorter à ne point se laisser accabler par la douleur; mais je sentis que de froides consolations devaient échouer contre un chagrin aussi profond et aussi juste; je ne pus moi-même retenir mes larmes. Richard n'était pas moins vivement ému: «Bonne dame, dit-il, vos amis, madame, moi-même, nous chercherons à vous consoler.

«—Ah! qui me rendra mon Geronimo! Non, jamais personne ne me tiendra lieu de mon cher fils; la mère de Dieu ne le remplacerait pas dans mon cœur.»

Le moine, fronçant le sourcil, allait commencer un discours dont la sévérité s'annonçait assez dans ses regards. Mais je posai sur la table une bourse qui contenait trente sequins, en disant: «Vous avez raison, bonne mère: personne au monde ne saurait remplacer près de vous un si bon fils. Mais permettez-moi de vous être aussi utile qu'il est en mon pouvoir. «Voici d'abord de quoi subvenir à vos premiers besoins. Quant aux frais du voyage, et aux moyens de voyager, reposez-vous encore sur moi du soin de vous les fournir. À l'heure que vous me désignerez, une bonne voiture viendra vous prendre et vous conduire sûrement et commodément jusqu'à Parme.»

Elle fixa sur l'or que je venais de lui offrir un regard à la fois douloureux et satisfait, et joignant les mains, elle s'écria: «Mon pauvre Geronimo, je vais donc être à même de faire prier pour le repos de ton âme!»