Ces paroles me firent craindre que la bourse tout entière ne passât à l'instant même dans les mains du moine, qui paraissait la regarder d'un œil cupide; je résolus de satisfaire son avidité, pour qu'il ne dépouillât point la pauvre femme.

«Mon père, lui dis-je, comme j'ai fort à cœur de voir promptement remplies les pieuses intentions de madame, je vous prie de vouloir bien nous accompagner. J'aurai soin qu'on vous compte sans retard la somme nécessaire pour subvenir aux frais d'une première messe, et de dix autres qui seront dites ensuite, le jour que je jugerai à propos de vous indiquer.»

À ces mots, la pauvre mère se précipita à mes pieds, et me prit les mains qu'elle arrosait de ses larmes: nous eûmes beaucoup de peine à lui faire quitter cette position: «Madame, dit-elle enfin du ton le plus touchant, je n'ai plus qu'une grâce à vous demander; mais ne refusez pas de l'ajouter à tant de bienfaits. Il ne me reste que peu de temps à vivre: permettez-moi de consoler mes derniers jours en contemplant les traits de l'ange tutélaire qui vient m'arracher à la misère et au désespoir. Je joindrai votre portrait à celui de mon Geronimo: tenez, madame, voici quel était mon fils à l'âge de dix-neuf ans.»

Elle me remit le portrait, et se couvrit les yeux avec les deux mains. La figure de Geronimo avait dû être charmante, et méritait tous les éloges que lui prodiguait sa mère. Il possédait surtout ce charme du long regard, qu'aima plus tard en moi l'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de France[28]. Richard et moi, par notre admiration pour la belle physionomie de Geronimo, nous flattâmes l'orgueil de sa pauvre mère. Je lui adressai quelques questions sur le talent assez distingué avec lequel elle paraissait manier le pinceau.

«—Ces pinceaux me furent autrefois bien chers, répondit-elle; ils me servirent à donner une bonne éducation à mon fils bien aimé. Devais-je donc le voir périr par un lâche assassinat!… Et de quel crime pouvaient l'accuser ses assassins, si ce n'est de préférer les Français qui nous délivrent, aux Autrichiens qui nous opprimaient?

«—Ma fille, dit le moine, retenez un peu vos paroles; on ne peut savoir à qui le ciel peut vouloir nous soumettre un jour.

«—Non, sans doute, répliquai-je vivement; mais il est permis, j'espère, à une Italienne d'aimer les Français qui viennent en amis briser le joug de l'Italie.

«—Illustrissima, répondit le moine d'un ton beaucoup plus humble, puisque vous êtes Italienne, vous devez compatir et pardonner aux terreurs des vaincus.

«—Faisons trêve, mon père, aux discussions politiques. Venez demain me trouver à la casa Faguani, et surtout ayez soin d'apporter avec vous la liste des pauvres de votre paroisse. Au nom de leurs bienfaiteurs je vous promets d'ajouter celui du général Moreau. Je me flatte que personne en Italie ne méconnaît sa générosité et sa grandeur d'âme. Peut-être ses libéralités bienfaisantes contribueront-elles à vous réconcilier avec les Français.»

Le moine baissa les yeux, croisa les mains sur sa poitrine, et s'informa, en s'inclinant, de l'heure à laquelle il devait se présenter le lendemain à la casa Faguani.