J'étais prête à lui demander pardon de l'espèce de hauteur avec laquelle je venais de le traiter. Mais sa contenance hypocrite me révolta, et je conservai tout l'avantage que je venais de prendre. Je sortis donc avec Richard, sans lui adresser une seule parole de plus. Je me contentai de prendre encore une fois la main de la pauvre Julia, et je lui promis de ne pas oublier les promesses que je venais de lui faire.
Le moine n'eut garde de manquer à venir le lendemain au palais Faguani. Dans l'intervalle d'un jour à l'autre j'avais fait prendre quelques informations sur son compte. J'appris avec certitude qu'il était un des ennemis les plus ardens que les Français conservassent encore à Milan, et qu'il profitait de l'influence de son ministère pour semer la discorde, et entretenir les fureurs de l'esprit de parti. La réception qu'on lui fit fut telle cependant que l'exigeait son caractère sacré. Il écouta d'un air soumis les représentations très modérées que lui adressa Moreau, sur l'abus qu'il faisait de son pouvoir sur quelques esprits peu éclairés, pour entretenir la haine contre les Français. L'aumône abondante qu'il reçut pour les pauvres de son quartier, surtout l'argent qu'on lui remit pour assurer le repos d'une âme qui ne pouvait manquer d'être plus tranquille que la sienne, adoucirent encore pour lui des reproches qu'il avait si bien mérités.
Dans la crainte de retarder le départ de la bonne Julia, je n'avais pas voulu consentir à ce qu'elle fît mon portrait. Lorsqu'elle vit que je persistais dans mes refus, elle fixa ce départ au lendemain même du jour où j'avais été la visiter. Richard voulut se charger seul des préparatifs de son voyage; je ne la laissai pas partir cependant sans aller lui dire encore une fois adieu. Moreau avait approuvé sans examen tout ce que j'avais cru devoir faire pour cette malheureuse mère. Les éloges qu'il m'adressa dans cette circonstance ne contribuèrent pas peu à m'inspirer cette fierté légitime qui naît toujours d'une bonne action.
FIN DU PREMIER VOLUME.
NOTES
[1: Staroste, seigneur polonais qui jouissait d'une starostie. On appelait starostie un fief faisant partie des anciens domaines de Pologne, cédé par les rois à des gentilshommes, pour les aider à soutenir les frais des expéditions militaires. Les rois se réservaient seulement le droit de nommer à ces fiefs, et ils chargeaient les starostes de payer le quart de leur revenu, qui était plus ou moins considérable, pour servir à l'entretien de certain nombre de cavaliers. Il y avait des starosties qui avaient une juridiction, et d'autres qui n'en avaient point.]
[2: Et non pas stathouder, ainsi qu'on le dit ordinairement à tort. Ce mot signifie teneur des États, comme étaient, depuis Guillaume Ier dans les Provinces-Unies, les princes d'Orange et de Nassau.]
[3: Ces noms étaient ceux de deux domestiques qui nous avaient accompagnés].
[4: Ma mère reçut la famille d'Orrigny comme elle ne pouvait manquer d'accueillir les amis de sa fille chérie. Elle les garda tous pendant trois semaines dans sa maison, les combla de soins, d'égards et de témoignages d'amitié. Quand ils voulurent partir, après les avoir généreusement pourvus du nécessaire, elle subvint aux frais de leur passage en Angleterre, et remit au comte une traite du 5,000 florins. La jeune mère est la seule qui lui ait écrit constamment jusqu'au jour où elle fut enlevée par une mort prématurée. Vingt-cinq ans plus tard, je retrouvai en France un de ces nobles exilés; je lui fis l'aveu de mes fautes et de mes malheurs: Il est inconcevable, me dit-il, que, si bien née, vous ayez fait de telles folies. Je n'en obtins pas d'autre consolation. Il était riche alors; et moi je portais, à peu de chose près, le même costume que sa sœur, lorsque je les rencontrai dans leur fuite.]
[5: Ceux qui n'ont pas une idée des mœurs simples et de la parfaite innocence où vivaient, il y a encore trente ans, les habitans des campagnes de l'intérieur de la Hollande, auront peine à concevoir que Marie ait pu prendre ainsi le change, ou ignorer que la baronne était mère d'une fille et non pas d'un fils. D'abord ma mère vivait si retirée que personne ne connaissait, pour ainsi dire, l'intérieur de sa maison ou de sa famille; et j'étais déjà mariée quand Marie vint s'établir au domaine. À cette époque, une habitante de la campagne, une Hollandaise, jeune et innocente, ne se doutait même pas qu'une personne de son sexe pût revêtir des habits d'homme, et se montrer sous un tel costume.]