Chap. XXIX. Aventure nocturne.—Geronimo.—Sa mère.—Un moine italien.

AVANT-PROPOS.

Ce sont ici plutôt des confessions que des mémoires. Cette déclaration que je m'empresse de faire au public me justifiera, je l'espère, de toute prétention à écrire l'histoire. Étrangère par l'inconstance de mon caractère, par la violence même des passions qui ont agité ma vie, aux froides combinaisons de la politique, j'aurais mauvaise grâce à retracer les grandes catastrophes dont les quarante années qui viennent de s'écouler nous ont offert le spectacle. Je n'ai voulu que raconter les étranges vicissitudes auxquelles mon existence a été soumise; mais au récit de ces vicissitudes qui me sont toutes personnelles, se rattachent des souvenirs qui vivront éternellement dans la mémoire des hommes. Les situations singulières dans lesquelles le sort m'a placée m'ont mise à même, sans prendre une part directe au drame, de connaître et de juger tous les acteurs. Presque tous les personnages dont la fortune ou les revers, la gloire ou l'infamie, ont occupé l'attention de la France depuis l'époque où j'entrai pour la première fois dans le monde, passeront à leur tour sous les yeux du lecteur. Je m'abstiendrai de placer aucune réflexion au bas des portraits qu'ébauchera mon pinceau. Mes lecteurs jugeront chacun selon ses mérites, sans que je leur demande même de partager ma reconnaissance pour les amis qui me sont restés fidèles, ni de me venger par leurs dédains de ceux qui ont pu m'abandonner. Les faits parlent toujours plus haut que les raisonnemens. Je les raconterai tous, soit qu'ils m'accusent ou me justifient moi-même, soit qu'ils élèvent ou qu'ils abaissent les hommes au milieu desquels j'ai vécu. Ce principe me guidera dans la révélation que je vais faire des secrets de ma vie privée; il serait encore ma règle invariable, si j'avais à écrire l'histoire des rois, ou les annales des nations.

J'ai de grandes fautes à avouer: ce serait sans doute les aggraver encore que de leur chercher une excuse; on me saura peut-être quelque gré de ma franchise. Du reste, cette franchise ne sera jamais propre à exciter le scandale. Mes Mémoires offriront, à côté des scènes et des événemens les plus simples de la vie commune, quelques unes de ces aventures extraordinaires qui semblent plutôt appartenir au domaine du roman qu'à celui de l'histoire; mais, je le répète, cette histoire, toute romanesque qu'elle pourra paraître, n'en sera pas moins toujours l'histoire de ma vie. Mes récits seraient, au besoin, fortifiés du témoignage unanime des hommes dont les noms figurent sur les pages de mon livre. Ces noms sont ceux d'illustres capitaines, d'hommes d'État, d'hommes de lettres et d'artistes célèbres qui, presque tous, sont encore vivans, dont quelques uns n'ont pas même encore atteint la vieillesse. Ce serait peut-être ici le lieu de parler de mon âge; mais j'ai intérêt à prolonger sur ce point les doutes du lecteur: il sera temps de les fixer plus tard, et ce sont là de ces aveux qu'une femme ne saurait faire deux fois. On me pardonnera de dire que j'ai été belle. S'il fallait prouver d'avance que je ne trompe pas le public en lui promettant le récit d'événemens peu ordinaires, j'ajouterais que, placée par ma naissance, mon éducation et ma fortune au premier rang de la société, j'ai vu pour la première fois, en 1792, cette France qui est devenue ma patrie, et qui recevra, je l'espère, mes derniers soupirs; je dirais que j'ai traversé les saturnales du Directoire, vu naître la gloire du Consulat et la grandeur de l'Empire; qu'enfin, sans avoir jamais affecté une force et des sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans de distance, spectatrice des triomphes de Valmy et des funérailles de Waterloo.

CHAPITRE PREMIER.

Mon père.—Sa famille.—Sa jeunesse.—Son mariage.—Ma naissance.—Mon éducation.—Mort de mon père.

J'ai toujours attaché peu d'importance aux généalogies, et j'apprécie à leur juste valeur les chimères de la noblesse: il faut cependant que je dise de quel sang je suis issue. Ce n'est point une fausse gloire qui me pousse à révéler à mes lecteurs le nom de ma famille; en me présentant à leurs yeux telle que j'étais d'abord par ma fortune et ma naissance, je leur donne le droit de me juger plus tard avec une sévérité proportionnée aux fautes qui me firent déchoir de tant d'avantages. En faisant connaître quel fut mon père, je n'ai donc d'autre but que de dire la vérité, dût cette vérité me rendre moins excusable, lorsque j'aurai à avouer tant de fautes. Léopold Ferdinand de Tolstoy naquit en 1749 au château de Verbown, de la terre seigneuriale de Krustova en Hongrie; il était fils de Samuel Léopold de Tolstoy, duc de Cremnitz, et de Catherine Vevoy, comtesse de Thuroz; mon aïeule était mère du staroste[1] polonais Béniowski. À la mort de mon grand-père, que sa veuve suivit de près au tombeau, mon père eut pour tuteur un de ses oncles maternels, au service d'Autriche: mon oncle, au lieu de songer aux intérêts de son pupille, ne s'occupa que de le spolier; il s'empara notamment d'une terre située dans le comté de Nitria, et qui faisait partie de l'héritage que mon père avait recueilli. Le jeune Léopold atteignait à peine sa dix-neuvième année, que déjà il avait vu les champs de bataille à côté de son grand-oncle maternel Béniowski, qui s'était attaché à la fortune de Charles de Lorraine. Béniowski, loin de calmer la tête ardente de son petit-neveu, lui promit de le déclarer unique héritier de sa starostie, s'il parvenait à se faire rendre justice de son tuteur. Les formes légales étant trop lentes, Léopold se résout d'atteindre par une autre voie le but qu'il se propose. Adoré des anciens vassaux de son père, il les rassemble, les harangue, attaque à leur tête le château qu'avait usurpé son tuteur, l'en chasse, et rentre de vive force dans le domaine de ses pères. Ce fut un beau jour que celui-là pour l'âme noble et fière du jeune Léopold; mais son triomphe lui devint bientôt funeste. Le tuteur, dépossédé du domaine qu'il avait si injustement envahi, ne manquait pas de crédit à la cour de Vienne. Mon père fut accusé d'avoir soulevé ses vassaux contre la puissance impériale, et condamné, comme rebelle, au bannissement. Il avait alors vingt et un ans. Irrité de se voir dépouillé de tous ses biens, et chassé de sa patrie pour un crime imaginaire, il ne songea plus qu'à se venger. L'occasion de provoquer au combat son persécuteur se présenta bientôt: ce combat fut heureux pour mon père, et fatal à son adversaire, qui tomba baigné dans son sang. Empressé de porter des secours au vaincu, Léopold oublia sa propre sûreté; et ce fut au moment même où il s'occupait de faire panser la blessure de son ennemi qu'il fut arrêté, et conduit, par ordre de la cour impériale, à la citadelle de Presbourg. Fortune, crédit, mon grand-oncle Béniowski employa toutes les ressources dont il pouvait disposer pour sauver un neveu qu'il chérissait comme un fils. L'ardeur même qu'il mit dans ses démarches le rendit suspect au gouvernement impérial, déjà maître à cette époque d'une partie de la Pologne. Il fut contraint de se réfugier en Russie, où l'impératrice l'honora d'une protection éclatante. Béniowski, tranquille à Saint-Pétersbourg, s'occupa aussitôt de relever la fortune de son neveu, en lui faisant contracter un brillant mariage. Le comte Pensky offrait de donner sa fille unique au jeune Léopold, en la dotant d'un million de roubles; déjà même ce seigneur avait entrepris de racheter à prix d'or la liberté de son gendre futur. Mais le sort en avait autrement ordonné, et les projets de Béniowski ne purent s'accomplir. Une jeune fille, Ida Kormwitz, nièce du gouverneur de la citadelle de Presbourg, n'avait pu voir le jeune prisonnier sans être frappée des rares avantages de sa personne, sans prendre le plus vif intérêt à ses malheurs. Elle trouva enfin le moyen de l'arracher à sa prison, et s'enfuit avec lui jusqu'aux frontières de l'Empire russe. Mon père n'avait plus d'autre patrimoine que le nom qu'il avait reçu de ses ancêtres; mais ce nom de Tolstoy était toujours riche de gloire; Léopold n'hésita point à l'offrir à sa libératrice. Ida n'accepta point cette offre, qu'elle regardait comme un sacrifice de la part de celui qu'elle avait sauvé. Une seule fois sa tête brûlante se posa sur le cœur du jeune homme à qui elle avait immolé toutes les affections de famille et de patrie; puis, s'arrachant aux illusions de l'amour, elle divorça pour toujours avec le monde, et courut s'engager à Dieu par des vœux éternels. Léopold ne put fléchir sa volonté ni changer la détermination qu'elle avait prise. Pour obéir à ses désirs, il la conduisit d'abord à l'abbaye de Novitorg, et arriva seul à Saint-Pétersbourg. Béniowski l'y accueillit avec tous les témoignages d'une tendresse paternelle; craignant de rencontrer encore quelque obstacle à ses vues, il présenta à son neveu le projet de mariage avec la jeune comtesse Pensky comme désormais irrévocablement fixé par sa promesse solennelle, et l'empressement du comte à s'allier à la famille Tolstoy. Léopold ne mit d'autre condition à son consentement que celle de voir et de connaître d'avance la femme dont on prétendait lui confier le bonheur. Habitué par une longue expérience à voir toutes les affections du cœur fléchir devant les calculs de l'ambition, le vieux staroste ne pouvait croire qu'un proscrit, sans fortune et presque sans asile, pût trouver de bonnes raisons pour refuser une alliance qui lui assurait des richesses considérables et toutes les faveurs de la cour, dans la nouvelle patrie qui lui offrait de l'adopter. L'entrevue de Léopold et de mademoiselle de Pensky eut lieu; mais, à l'aspect de la taille contrefaite et de la physionomie sans charmes de la jeune comtesse, l'héritier des Tolstoy sentit naître subitement dans son cœur une répugnance invincible au mariage projeté. En vain son grand-oncle le menaça-t-il de toute sa colère; prières, menaces, rien ne put fléchir le caractère indompté de mon père. Il quitta Pétersbourg, se rendit à Dantzick, d'où il s'embarqua pour Hambourg; d'Hambourg il vint à Amsterdam, et il arriva enfin à La Haye en 1774: son nom lui rendit facile l'accès de la noblesse hollandaise et de la cour du stadhouwer[2]. Il avait alors vingt-cinq ans: il en avait trente-six quand mes regards enfantins se fixèrent pour la première fois, avec une attention réfléchie, sur son noble visage. Je n'ai jamais rencontré chez aucun homme la réunion de tant d'avantages. Sa taille majestueuse, l'élégance de ses formes, que dessinait le costume hongrois, auquel il demeura toujours fidèle; son regard de feu, que tempérait à propos la bonté de son âme; tant de qualités si précieuses, rehaussées par la rectitude et l'élévation de l'esprit, justifient aisément la passion violente dont se sentit subitement enflammée, pour M. de Tolstoy, la jeune héritière d'une des plus riches et des plus nobles maisons de la Hollande.

Cette jeune fille, qui avait vu le jour à Maëstricht, avait reçu de la nature une beauté remarquable; la meilleure et la plus complète éducation avait développé les facultés heureuses de son esprit et les excellentes qualités de son cœur. Elle était appelée à recueillir une succession de cent seize mille florins de rente; une foule de prétendans se disputaient sa main. Son choix se fixa sur un homme trop modeste pour aspirer à une alliance aussi magnifique, pour croire même que mademoiselle Van-Ayl*** eût pu le distinguer dans le grand nombre des jeunes gens qui se pressaient autour d'elle: cet homme fut mon père.

Mademoiselle Van-Ayl*** avait une tante qui, n'ayant pu trouver dans sa jeunesse un nom digne de s'allier au sien, avait vieilli dans le célibat. Elle choisit sa nièce pour héritière unique de son immense fortune, à la condition de mourir fille comme elle, ou de n'accepter pour époux qu'un homme d'antique origine, qui consentirait, en se mariant, à échanger son propre nom contre celui de sa femme. À défaut d'accepter cette condition, mademoiselle Van-Ayl*** perdait tous ses droits à la succession, et le legs universel revenait aux hôpitaux. M. de Tolstoy était trop véritablement épris pour balancer entre le bonheur que lui promettait son mariage avec une femme dont il était adoré, et quelques considérations d'orgueil nobiliaire. Il épousa mademoiselle Van-Ayl***, et quitta le nom de sa famille pour prendre celui de sa femme.

Deux frères me précédèrent dans la vie et dans la tombe. Ma mère se désolait; sa santé se détériorait chaque jour davantage. Le changement de climat pouvait seul la rétablir; mon père éprouvait de son côté le vif désir de revoir l'Italie; ils partirent tous deux pour Florence. Au bout de deux mois de séjour en Toscane, mon père eut l'espérance de voir sa femme devenir mère une troisième fois, et, au terme fixé par la nature, je vins au monde dans l'une des plus charmantes campagnes des bords de l'Arno: c'était le 26 septembre 1778. Ma mère voulut me nourrir elle-même; je ne quittais son sein que pour passer dans les bras de mon père; je respirais la santé avec l'air pur du plus beau climat du monde.