Dès le berceau mon oreille n'entendit que des chants mélodieux; dès le berceau elle fut charmée par l'harmonie des strophes du Tasse. Quand mon intelligence commença à se développer, les fictions de l'Arioste vinrent étonner ma jeune imagination. La lecture de ce poète était la récompense qu'on m'accordait dans les heures de récréation qui interrompaient mes faciles études: je n'avais pas d'autres maîtres que mes parens. Ma mère parlait six langues: elle agitait quelquefois en latin avec mon père des questions de littérature; mais c'était en italien, en français, ou bien en langue hongroise qu'ils s'entretenaient des choses ordinaires de la vie. J'apprenais beaucoup, seulement en écoutant, et presque sans m'en douter. La seule étude sérieuse et suivie à laquelle on m'assujettit plus tard fut celle de la langue hollandaise, dont nous ne nous servions que rarement dans nos conversations habituelles.

Comme j'ai maintenant presque tout-à-fait oublié le latin, je puis dire, sans être taxée de pédanterie, qu'à l'âge de neuf ans je surpris mon père par l'application heureuse que je fis un jour à ma mère d'un hémistiche bien connu de Virgile: Et vera incessu patuit dea. Habile à tous les exercices du corps, mon père avait fait établir dans sa villa, qu'il ne quittait presque jamais, un manége, une salle d'escrime, un jeu de paume et un billard. Dès ma plus tendre enfance il m'avait habituée à rester sans frayeur assise devant lui sur le col de son cheval; nous faisions aussi de longues promenades, dans lesquelles ma mère nous accompagnait toujours. Je n'avais pas encore six ans que déjà je galopais avec intrépidité sur mon petit cheval hongrois, placée entre mon père et ma mère qui surveillaient de l'œil tous mes mouvemens.

Malgré les douces remontrances de ma mère, qui craignait toujours que je ne finisse par contracter des habitudes trop mâles, mon père me faisait prendre part à ses exercices les plus favoris, et il me donnait des leçons d'escrime. J'étais heureuse des petits succès que mon adresse me faisait quelquefois obtenir. Un jour entre autres ma joie alla jusqu'au délire; ce fut celui où mon père me reçut élève aux acclamations et aux applaudissemens de ses hôtes et de ses amis rassemblés pour cette fête: déjà armée de mon plastron, les mains couvertes de mes gantelets, et brandissant mon fleuret, je m'élançais vers ma mère pour qu'elle m'attachât le masque. En relevant les longues boucles de mes cheveux blonds, et les réunissant sous le ruban qui devait les retenir, elle laissa tomber une larme de ses yeux. Était-ce une larme de joie, ou bien ma bonne mère devinait-elle, par une prescience secrète, à quels malheurs m'exposerait un jour la facilité de mon âme à passer subitement du calme le plus profond en apparence au plus fol enthousiasme? Le bonheur sans mélange que j'avais goûté dans les années de mon enfance était déjà arrivé à son terme dès l'an 1787. Le jour même où je venais d'accomplir ma neuvième année, je vis ma mère venir à moi toute en pleurs, et m'annoncer d'une voix entrecoupée de sanglots que nous allions quitter peut-être pour toujours notre délicieuse habitation de Valle-Ombrosa. «Ah! m'écriai-je, où serons-nous jamais si bien? Maman, où allons-nous donc?—En Hollande, répliqua ma mère.—Eh bien! c'est ton pays; nous y serons heureux, n'est-ce pas?» dis-je en me tournant vers mon père.

Un regard plein de tristesse fut la seule réponse que j'obtins; et j'appris ainsi pour la première fois ce que c'était que le silence de la douleur… On m'éloigna sous un léger prétexte. L'attitude profondément triste de mes parens me fit deviner que le regret de quitter l'Italie n'était pas la seule cause d'un chagrin aussi vif; et à la peine que me causait l'inquiétude peinte sur tous leurs traits, vinrent se joindre encore les tourmens d'une crainte vague et d'une curiosité bien excusable. Nous nous mîmes en route le 2 novembre de cette année 1787, que devait terminer pour nous une si épouvantable catastrophe. Nous voyagions très-rapidement et avec une sorte de mystère. Arrivés à Lyon, nous y séjournâmes quelques jours, pendant lesquels je vis venir chez mon père des hommes dont l'extérieur grave et sérieux suffisait pour entretenir ma tristesse; je n'étais point admise à leurs conférences avec mes parens. Enfin, ne pouvant plus résister à mes inquiétudes sans cesse croissantes, j'osai adresser une question à ma mère. J'appris alors quels événemens avaient forcé mon père à quitter sa patrie; j'appris que le temps n'avait pas apaisé la haine de ses ennemis, que ses jours s'étaient trouvés menacés en Italie, et qu'il allait chercher à la cour du stadhouwer la protection qu'on lui refusait autre part. Vers le milieu du mois de décembre nous arrivâmes à Rotterdam. Le passage du Waal était difficile et dangereux: mon père voulut cependant le tenter dans un des batelets qu'on faisait louvoyer entre d'énormes glaçons que charriait déjà le fleuve. Après d'incroyables efforts nous parvînmes à la rive opposée: il fallait faire encore quelques pas sur la glace, que nous craignions de voir à chaque instant manquer sous nos pas. Mon père nous porta l'une après l'autre, ma mère et moi, sur le rivage; nos deux femmes de chambre nous y suivirent sans accident. Restait un brave et vieux Hongrois, attaché à mon père depuis sa première enfance, et qu'il considérait moins comme un serviteur que comme un ami; il avait voulu demeurer à la garde du bateau dans lequel se trouvaient tous nos bagages qu'on transportait peu à peu sur la rive. Déjà nous nous étions mis en marche vers l'auberge où nous devions loger, lorsque tout à coup un craquement horrible, suivi de cris de détresse, vient frapper notre oreille: nous détournons la tête, et nous revenons promptement sur nos pas. Quelle est notre douleur en voyant le bateau sur lequel était encore notre fidèle Berowski, entraîné vers le milieu du fleuve par un énorme glaçon! la mort du vieillard paraissait certaine: l'or qu'offraient à pleines mains mon père et ma mère ne pouvait déterminer personne à hasarder sa vie pour sauver celle de notre malheureux domestique. Tout à coup mon père se dépouille des fourrures dont il était couvert; il jette loin de lui tous ses vêtemens s'élance sur la glace qui se brise sous ses pas, et s'écrie, d'une voix forte, au moment de disparaître dans les flots: «Si je meurs, ma femme donnera tout l'argent qu'on exigera à celui qui m'aura aidé à sauver ce vieillard.»

Ma mère n'avait pas même essayé de le retenir; elle tomba évanouie: moi-même, égarée, hors de moi, je me fais jour à travers la foule, et je cours le long du rivage en suivant des yeux mon tendre père. Comment exprimer mes angoisses en le voyant contraint de disparaître volontairement par intervalles sous les flots, pour éviter les énormes glaçons qui suivaient le courant du fleuve? Enfin il arrive au bateau; et, secondé par trois bateliers qui avaient suivi son noble exemple, il arrache à la mort et ramène au rivage le vieux Berowski. Hélas! quelle récompense attendait une pitié si courageuse! Exposé presque nu aux rigueurs d'un froid pénétrant, et trop occupé de celui qu'il venait de sauver pour songer à lui-même, mon père, dans les premiers momens, négligea les soins qu'exigeait la conservation de ses jours. Dès la nuit suivante, une fièvre ardente se déclara: nous ne pouvions pas aller plus loin; il fallut rester dans la chétive auberge où nous nous trouvions. Le onzième jour de la maladie, 27 décembre 1787, je n'avais plus de père! La mort de ce père adoré fut le premier malheur de ma vie: elle fut le présage de tous les maux qui m'ont accablée depuis bien des années; elle fut surtout la cause des fautes que je n'aurais jamais commises si j'avais eu près de moi l'ami de mon enfance, celui dont les conseils et la juste influence m'auraient préservée des écarts de ma fougueuse imagination. Le malheureux Berowski ne survécut que vingt jours à son maître; jusqu'à son dernier soupir, il supplia ma mère de lui pardonner la mort de son époux. Il fut inhumé près de celui dont il n'avait jamais voulu se séparer pendant sa vie.

Toute entière livrée à sa douleur, ma mère ne voulut pas quitter les lieux qui lui retraçaient de si chers et de si cruels souvenirs: elle acheta une maison modeste dans le village de Wal***, vis-à-vis même de celle où était mort mon père. Elle repoussait toutes consolations, et, dans l'amertume de ses regrets, elle négligeait également les soins de sa santé et ceux de mon éducation. Toutes mes études étaient interrompues; j'étais maîtresse du choix de mes lectures et de l'emploi de mon temps. Ma mère ne sortait plus de sa chambre: quelquefois elle m'attirait à elle pour me couvrir de caresses et arroser mon visage de pleurs; plus souvent elle me repoussait dans les transports d'un désespoir qui semblait égarer sa raison: elle m'inspirait alors une sorte de terreur qui me faisait éviter sa présence. Je regrettais pour ma part bien sincèrement mon noble père; mais tout en déplorant sa mort prématurée, j'étais bien loin de soupçonner encore toute l'étendue de la perte que j'avais faite. Les impressions de l'enfance sont vives, mais peu durables; ou plutôt leur trace effacée le plus souvent par les passions de la jeunesse ne se retrouve que dans l'âge mûr; la légèreté naturelle à un esprit pour lequel les moindres plaisirs ont toujours l'attrait de la nouveauté, rend souvent les enfans insensibles en apparence aux plus grandes douleurs. J'avais toute l'étourderie de mon âge, et quoique mes regrets fussent bien amers, je ne m'en livrais pas moins aux distractions que le hasard venait souvent m'offrir.

CHAPITRE II.

Première rencontre avec M. Van-M***.—Son amour.—Ma fuite.—Mon mariage.

Deux ans s'écoulèrent ainsi sans que ma mère pût prendre sur elle de surmonter sa douleur pour achever enfin mon éducation. Cependant je grandissais: mon imagination, déjà lasse de son oisiveté, s'élançait chaque jour vers des sensations nouvelles; je m'ennuyais de goûter toujours les plaisirs que j'avais connus dès ma plus tendre enfance. Je profitais de la liberté que me laissait ma mère pour faire, dans les environs de notre résidence, de longues courses à cheval. Je me dirigeais ordinairement et de préférence vers un beau château qui appartenait à une des plus riches familles d'Amsterdam; les propriétaires visitaient rarement cette terre, et ils n'y étaient pas venus depuis que nous habitions le pays. Un domestique de confiance m'accompagnait seul dans mes excursions. Je n'avais encore que onze ans; mais j'étais assez grande et assez forte pour qu'on supposât généralement que j'avais atteint ma quatorzième année: pour la taille et la figure, j'étais déjà presque une femme; mais pour la raison, je n'étais encore qu'un enfant.

Par une belle matinée du mois de mai je parcourais, comme de coutume, le parc magnifique où je n'apercevais d'ordinaire que des paysans, lorsqu'au détour d'une allée je vis tout à coup devant moi un jeune homme d'une figure charmante, dont l'expression était pleine de grâce et de bonté. Nous nous saluâmes réciproquement, et lorsque nous eûmes surmonté, chacun de notre côté, l'embarras où nous avait jetés d'abord une rencontre aussi imprévue, le jeune homme m'aborda avec politesse, et j'appris bientôt qu'il était fils unique de M. Van-M*** d'Amsterdam, propriétaire du château, et qu'il y était arrivé la veille.