Avant de quitter Lyon, je voulus visiter la superbe manufacture de M. Jo***: je ne m'appesantirai pas sur les détails de la réception qu'on me fit dans ses ateliers; cette réception fut on ne peut plus flatteuse. La gratification que j'avais fait remettre aux ouvriers, avait d'avance prévenu tout le monde en ma faveur, et l'empressement qu'ils mirent à m'expliquer toutes les merveilles de l'industrie lyonnaise fut le premier témoignage de leur reconnaissance. Au moment de franchir la porte des ateliers, j'aperçus une jeune fille de quinze ou seize ans, pâle, et portant sur sa physionomie tous les signes de la souffrance; elle était plus pauvrement vêtue que les autres. Assise à son métier, elle ne se leva point à mon approche, et continua de travailler sans détourner les yeux. Je demandai qui elle était: on me répondit que, privée de sa mère par une mort toute récente, elle venait d'être admise pour la remplacer dans la fabrique. Un accident cruel avait de bonne heure ôté à cette jeune fille l'usage de ses deux jambes: on l'apportait le matin à son métier, et le soir on la reportait au triste réduit qu'elle occupait maintenant seule.

J'allai m'asseoir près de cette infortunée; elle ne répondit à ma première question que par un torrent de larmes: je lui prodiguai les consolations; je lui fis accepter des secours, et j'eus la satisfaction de voir, au moment où je m'éloignai d'elle, que j'avais réussi à faire, rentrer l'espoir dans son ame. Le soir même je parlai à M. Jo*** de ma nouvelle protégée; cet homme bienfaisant voulut être de moitié dans ce que je me proposai de faire pour elle. Il me dit qu'il avait résolu de lui donner un logement dans l'intérieur même de sa manufacture, et de lui assigner un travail propre tout à la fois à la moins fatiguer et à augmenter encore le prix de ses journées: je lui remis encore quelque argent, en le priant d'en faire la remise après mon départ. Le 23 juin 1799 je quittai cette ville de Lyon où j'avais reçu tant de témoignages d'estime et de bienveillance. Le souvenir de l'accueil que me fit à cette époque la société lyonnaise m'est d'autant plus cher, qu'en des temps moins heureux j'ai retrouvé à Lyon les amis qui s'étaient attachés à moi, et dont l'affection ne s'est jamais démentie.

CHAPITRE XXXVII.

Arrivée à Chaillot.—Souvenirs.—Effets du hasard. Un songe.

C'est sans doute une grande faiblesse que d'ajouter foi aux présages et aux pressentimens; la vérité m'oblige à déclarer que cette faiblesse fut de tout temps la mienne. Après un voyage très rapide, j'arrivai à Chaillot fatiguée de corps et d'esprit. Rien ne saurait exprimer la tristesse du sentiment qui me saisit au moment où, suivie seulement de mes domestiques, j'entrai dans cette retraite si long-temps habitée par l'homme qui m'avait associé à sa gloire, et que je venais de laisser exposé à tous les périls de la guerre.

Tout avait été préparé pour me recevoir, conformément aux intentions du maître de la maison: le luxe avait épuisé toutes ses ressources pour orner mon appartement. L'isolement où je me trouvais redoublait cependant encore ma tristesse; je ne pouvais plus commander à mon émotion, et je demandai avec douceur qu'on me laissât pendant quelques minutes entièrement seule.

Je quittai aussitôt la jolie chambre que je devais habiter, pour courir à la petite bibliothèque enfumée où j'avais vu tant de fois Moreau absorbé dans ses méditations, dont les résultats étaient aujourd'hui si profitables et si glorieux pour la France. J'avais besoin de m'interroger dans la solitude pour savoir à quel point je pouvais mériter encore son attachement.

Ce petit cabinet était meublé de quelques planches chargées délivres, et les portraits de quelques généraux célèbres en composaient tout l'ornement. Assise dans le fauteuil de maroquin noir qu'occupait ordinairement, Moreau, je m'abandonnais à l'enthousiasme qu'excitaient en moi mes, souvenirs: des larmes s'échappèrent enfin de mes yeux, et le calme rentra dans, mon ame: il me semblait que, par ce retour aux plus nobles affections, de mon cœur, je redevenais digne de l'amour que j'avais inspiré à un si grand homme. Je pris sur-le-champ les plus sages résolutions; mais une demi-heure ne s'était pas encore écoulée que déjà ces résolutions s'étaient évanouies pour faire place à des sensations plus violentes et plus passionnées. Pour échapper aux rêves ardens de mon imagination, je pris le parti de sortir du cabinet. J'appelai Ursule, et j'allai sans différer davantage prendre possession de mon appartement.

Le babillage vif et enjoué de cette jeune fille, qui avait d'ailleurs beaucoup d'affection pour moi, me procurait ordinairement une distraction agréable, lorsque je voulais, pour ainsi dire, m'éviter moi-même. Ce jour-là sa conversation me parut insignifiante et stérile. Cette élégance, ce luxe, qui excitaient en elle une admiration si profonde, ne faisaient naître dans mon ame que le sentiment des devoirs de la reconnaissance envers Moreau, et le remords d'y avoir déjà manqué. J'étais mal avec ma conscience; la sévérité très-juste avec laquelle je me jugeais moi-même aurait pu me rendre sévère et même injuste à l'égard de ceux qui m'entouraient: la bonté naturelle de mon caractère tempérait fort heureusement les accès de ma mauvaise humeur accidentelle. Ursule aurait bien pu sans cela porter la peine de, mes propres torts.

Comme ses exclamations admiratives sur la magnificence de notre nouveau domicile me fatiguaient de plus en plus, je me hâtai de m'affranchir de sa présence; je lui donnai le présent de bonne arrivée[3]; je lui commandai d'aller prévenir le concierge que je ne voulais recevoir, aucune visite avant huit jours, et de me préparer le thé dans le salon du rez-de-chaussée.