Si je ne quittai pas Lyon ce jour même, mon départ ne fut point retardé par de sages réflexions, il le fut seulement par le bruit qui s'était répandu dans la ville que le général Ney n'était pas blessé, mais qu'il avait été fait, prisonnier par les Autrichiens. Alors ma pensée, sans changer d'objet, prit pour quelques instans une autre direction. La veille j'avais tremblé pour ses jours; le lendemain je frémissais en songeant qu'il était pour long-temps peut-être éloigné de sa patrie, séparé de ses amis et de ses compagnons d'armes. Je m'associais à la peine qu'il éprouvait sans doute de se voir condamné à l'inaction. Il y avait des instans où j'aurais mieux aimé le savoir blessé que prisonnier; il me semblait que telle devait être aussi sa pensée.
Mes projets de départ restèrent donc tout à coup suspendus: je cédai assez facilement aux instances qu'on me fit de prolonger encore quelque temps mon séjour à Lyon; rien ne m'engageait plus à me rendre promptement à Paris, puisque je ne devais pas l'y trouver; mais pendant le peu de jours que je restai encore à Lyon, avec quel empressement je recherchais quiconque pouvait me parler de lui! Et qui n'en parlait pas? Personne ne s'étonnait de mon enthousiasme pour le général Ney; car on connaissait mon imagination florentine et l'on trouvait fort ordinaire de ma part ce qui eût paru singulier chez toute autre femme. Mon langage passionné ne faisait donc naître aucun soupçon: D. L. m'avait devinée; il put en trouver la certitude positivé dans le petit nombre de lignes que je lui adressai en réponse à son billet, pour lui annoncer ma très prochaine arrivée à Paris.
J'envoyai dans la journée savoir des nouvelles de mademoiselle Contat; elle avait la migraine: comme cette migraine dura trois jours, pendant lesquels je ne pus obtenir d'elle un mot de souvenir, je résolus de ne plus la voir désormais que sur la scène, bien sûre que je la trouverais là toujours aimable. Depuis lors, je ne me suis jamais départie de ma résolution. Le désir que j'avais toujours eu de témoigner aux grands artistes la haute estime que doivent inspirer leurs talens m'avait conduite chez mademoiselle Contat. La visite que je lui avais faite avait acquis de la publicité; et l'empressement que j'avais mis à l'accompagner au théâtre, joint à l'élévation du rang que j'occupais dans le monde, avait attiré sur moi les regards de tous les membres du tripot comique. Ceci me conduit naturellement à raconter une aventure assez ridicule, que je dus regarder comme la conséquence de ma conduite irréfléchie.
Il y avait, dans la troupe qui exploitait alors le théâtre de Lyon, un acteur que je nommerai simplement Derville: c'était un fort bel homme qui trouvait, disait-on, peu de cruelles dans la ville. J'avoue que je ne partageais pas l'enthousiasme de ses admiratrices; je lui trouvais plus d'audace que de talent, et j'étais choquée surtout de la confiance qu'il tirait de ses avantages physiques. L'attention que j'avais mise à l'examiner au théâtre, sur la foi de sa renommée galante, ne lui avait point échappé, et dès lors il m'avait jugée digne de ses hommages.
J'avais l'habitude de faire le matin, seule et de bonne heure, un premier, déjeuner dans mon appartement. À cet instant je ne souffrais pas d'importuns; c'était pour moi l'heure du recueillement et de la rêverie; et mes domestiques savaient qu'une cause de la plus haute importance pouvait seule me déterminer à recevoir qui que ce fût avant ou pendant ce premier repas.
Un matin, le silence qui régnait ordinairement autour de moi fut interrompu par le bruit de quelques voix que j'entendis dans le salon contigu à ma chambre. Comme je connaissais l'exactitude d'Ursule à remplir toutes mes volontés, je pensai d'abord qu'il s'agissait peut-être d'une nouvelle mission de D. L., et dans l'impatience de ma curiosité, je sortis de ma chambre comme pour savoir la cause du bruit qui avait frappé mon oreille. «Faites entrer, dis-je à Ursule, et finissons tout ce tapage.»
Ursule ne me répondit qu'en m'invitant à prendre un schall. Je réparai en effet le désordre de ma toilette, et croyant qu'il s'agissait de quelque malheureux qui venait réclamer des secours, je m'avançai à la porte du salon. On peut juger de mon étonnement lorsque je me trouvai en face de M. Derville, dont la visite devait en effet me surprendre: je restai un moment interdite. L'assurance de sa démarche, l'élégance recherchée de sa parure, et son empressement à se jeter au devant de moi, ne me permirent pas de douter qu'il se présentât en conquérant. J'étais indignée de son impudence; je réussis toutefois à me contenir, et, d'un ton très froid, je lui demandai quel était le motif de sa visite, et en quoi je pouvais lui être utile auprès du général Moreau.
Il me répondit, sans rien perdre de son assurance: «Je ne viens pas, Madame, pour vous demander un service; on ne dérange pas une si belle femme pour l'ennuyer; mais sachant combien vous êtes bienveillante pour les artistes, j'ai voulu, à ce titre, avoir l'honneur de faire votre connaissance.»
Je balançai un moment entre la colère et la pitié; mais l'impertinence de son langage me fit sentir que je ne pouvais me montrer trop sévère. Il était resté debout, et moi aussi: je sonnai, et je donnai l'ordre au domestique qui se présenta, de se tenir dans l'antichambre, et d'avertir Ursule qu'elle eût à se rendre sur-le-champ près de moi. «Pour vous, Monsieur, ajoutai-je en toisant de la tête aux pieds l'insolent visiteur, quoique vous prétendiez n'attendre de moi aucun service, je veux vous en rendre un fort important, c'est de vous apprendre ce qu'il y a pour le moins d'inconvenant dans vôtre démarche près de moi, le nom que je porte aurait dû vous faire penser que l'accès de ma maison doit être interdit à bien des gens: je veux bien ne pas vous dire en face si vous êtes de ce nombre; mais je vous engage à ne jamais vous présenter devant moi, et à mieux mesurer vos démarches à l'avenir.»
Il voulut répliquer; j'avais sonné de nouveau: les deux portes du salon s'ouvrirent, Ursule entra, suivie d'un de mes gens. «Conduisez Monsieur,» dis-je au domestique en faisant une légère inclination de tête, et je rentrai chez moi. Je sus depuis; combien j'avais eu raison de lui faire expier ainsi publiquement l'impertinence de sa démarche: sans cette précaution je courais grand risque de grossir la liste des conquêtes de M. Derville: sa mésaventure fit au contraire du bruit au théâtre et dans la ville. Toute satisfaite que j'étais d'avoir puni sa témérité, je ne me serais pas consolée cependant de lui avoir fait subir une telle humiliation, si je n'eusse pensé que ma conduite était en tout conforme aux devoirs que j'avais à remplir vis-à-vis de Moreau. Ma compassion pour lui s'évanouit entièrement le lendemain, lorsque je vis avec quelle impudence, il osait, à son entrée en scène fixer ses regards sur ma loge. Il y avait autour de moi quelques personnes, et surtout des jeunes gens qui parlaient hautement de rabaisser son insolence par quelques coups de sifflet. J'empêchai qu'on en vînt à cette extrémité; et je résolus de ne pas pousser plus loin ma vengeance.