Nous étions d'abord restés immobiles devant ce tableau touchant. Les pièces d'or que nous avions données à Jacques étaient sur la couverture de la vieille infirme; elle les montrait à son fils, en lui disant: «Jacques, te voilà heureux, tu pourras maintenant épouser Georgette.» Je voulus savoir ce que c'était que Georgette, et j'appris bientôt que ce nom était celui d'une jeune fille aussi recommandable par sa bonne conduite que par sa beauté. Le capitaine Hol*** sortit pour courir à sa recherche, sur quelques renseignemens qu'on venait de lui donner; mais ses recherches furent infructueuses, et Georgette ne vint qu'une demi-heure après son retour. Nous avions déjà pris, entre nous, toutes les dispositions propres à assurer le prompt mariage des deux amans. La vieille mère était dans le ravissement, et son fils dans une joie qui tenait de la folie.
Georgette arriva enfin: Jacques s'élança vers elle, la prit par la main et me l'amena; il nous l'avait dépeinte comme un miracle de beauté: je pus me convaincre, en la contemplant, de cette vérité incontestable, que l'amour embellit tout. Georgette, après m'avoir saluée, s'avança vers le lit de la vieille femme et l'embrassa de la manière la plus tendre, en lui demandant, dans son langage rustique, s'il était bien vrai qu'elle voulût l'adopter pour sa fille.
Pendant que nous nous laissions aller à l'émotion de cette scène attendrissante, Siv*** n'avait point perdu de temps; il avait pris toutes les informations qui pouvaient lui faire connaître la nature et l'étendue des besoins de cette famille. Je fus étonnée de la modicité de la somme qui pouvait assurer le bonheur de ces pauvres gens. Je ne voyais autour de nous que des physionomies rayonnantes de joie: la mienne était loin d'être sombre. Avec quel plaisir mes regards se fixaient sur les traits de Jacques, et combien je trouvais de douceur à contribuer pour quelque chose au bien-être d'un homme si digne d'estime! Nous quittâmes enfin la chaumière de Marie, et nous reprîmes le chemin de la ville, chargés des bénédictions de la foule qui nous entourait, et surtout de celles de Jacques et de Georgette. Tout en galopant, je me livrais au plaisir de préparer dans mon esprit la félicité à venir de ce couple si intéressant.
Je confiais sans façon à mes compagnons de voyage tous les projets que je me proposais d'exécuter plus tard, pour prouver aux deux amans l'intérêt qu'ils m'avaient inspiré: on m'écoutait avec complaisance, en applaudissant à mes intentions. Ce fut à Siv*** surtout que je recommandai mes nouveaux protégés; il me promit de ne pas les abandonner quand j'aurais quitté Lyon, et il tint parole. Depuis cette époque, je suis passée quatre fois dans cette ville, et je n'ai jamais manqué d'aller rendre ma visite à Georgette, qui a réalisé toutes les espérances que j'avais d'abord conçues d'elle.
En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau et un billet d'adieu que m'adressait D. L. Le ton de familiarité mal déguisée qu'il prenait avec moi m'apprit qu'il connaissait déjà tout l'empire que lui donnait sur moi l'indiscrète révélation des secrets de mon cœur. Mais quelle fut mon émotion lorsque j'arrivai à cette phrase qui terminait sa lettre:
«Celui dont vos vœux accompagnent les triomphes sera à Paris dans peu de jours; il doit aller aux eaux qui lui ont été ordonnées pour sa blessure, et il ne s'arrêtera que quarante-huit heures.
«—Il est blessé!» m'écriai-je douloureusement; aussitôt mon cœur se serra, mes yeux se fermèrent, et fondant en larmes je tombai presque sans mouvement sur un fauteuil. J'étais seule dans ma chambre, où je m'étais enfermée pour lire mes lettres: il fallait cependant reparaître dans le salon; il se passa plus d'une demi-heure avant que je fusse en état de me montrer. Une résolution soudaine me rendit ma fermeté, et je vins retrouver ma compagnie, qui s'était accrue de quelques nouveaux arrivans pendant mon absence. Entraînée par la passion violente qu'irritaient encore en moi les obstacles et l'inquiétude, j'annonçai sans préambule que je comptais partir le lendemain pour Paris. À ces mots, la surprise se peignit sur tous les visages: Siv***, me prenant à l'écart, s'informa du motif que je pouvais avoir de prendre une si brusque détermination. Je lui répondis que ce motif était puissant; qu'il ne me permettait pas de rester davantage à Lyon et sans m'expliquer plus longuement, je lui remis la note des sommes que je le priais de compter en mon nom à Jacques et à Georgette. Je me retirai de bonne heure, et dans un état si visible d'agitation, que personne ne douta que j'eusse reçu de mauvaises nouvelles de Moreau.
Quelle nuit je passai! Le savoir blessé, mourant peut-être! je n'étais plus à moi. Quelques réflexions tardives sur l'inconséquence de ma conduite ajoutaient encore à mon trouble. Qu'allait-on penser? que penserait Moreau lui-même? quelle serait sa douleur s'il pénétrait jamais dans les replis de mon cœur! Je passais successivement du repentir à l'amour, et de l'amour au repentir. La certitude que je pourrais enfin voir l'homme qui, sans le savoir, régnait en souverain sur mon cœur, me faisait oublier tout le reste. Le jour parut enfin, et je m'occupai sans délai des préparatifs de mon départ.
CHAPITRE XXXVI.
Un fat.—Visite à la fabrique de M. Jo***.—Départ pour Paris.