Il avait été formellement convenu la veille que Siv*** ne ferait aucun apprêt pour nous recevoir, que la fête serait tout improvisée, et que chacun mettrait la main à l'œuvre pour les préparatifs du repas. Siv*** avait tenu parole: la gaieté de notre réunion n'en fut que plus franche; il semblait que chacun fît assaut de maladresse et de gaucherie; et presque toujours ces maladresses donnaient lieu à des éclats de rire qui ne finissaient plus. Il arriva qu'on eut besoin d'un plat de poisson: aussitôt nous montâmes dans un joli bateau; on jeta le filet, et nous apportâmes au cuisinier les produits abondans de notre pêche. Ce cuisinier veillait d'abord seul sur ses fourneaux; mais les détails du repas se multiplièrent bientôt au point de le forcer à demander du secours: deux de ces messieurs se transformèrent aussitôt en aides. J'encourageai leur zèle, sans prétendre à partager leur important ministère. Je me chargeai de faire dresser les tables et de mettre le couvert. On m'adjoignit M. de Parny et le capitaine Hol*** parce qu'ils étaient les plus jeunes.

La table avait été dressée sous une épaisse et verdoyante charmille. En un instant les plates-bandes qui nous entouraient furent dépouillées de leurs richesses, qui servirent à la décoration de notre salle de festin champêtre. La gaieté la plus franche présidait à notre repas, pendant lequel les convives firent plus d'une fois entendre les cris de: Vive le général Moreau! vive la République!

Au dessert, on me pria de chanter: je n'ai jamais eu assez de talent pour me faire prier. Je pris donc tout bonnement une guitare qu'on m'apporta, et j'allais chanter quelques airs à la mode, et qu'on venait de me demander, lorsqu'une autre pensée me saisit tout à coup; je jetai ma guitare, et je commençai, avec l'accent du plus vif enthousiasme, le Chant du Départ. Ce morceau, que je n'avais jamais entendu sans une émotion profonde, ne parut rien perdre de son énergie en passant par ma bouche. L'enthousiasme fut porté au comble: on m'entourait, on me pressait les mains; je crois même que, par amour pour la patrie, quelques convives se permirent de m'embrasser.

Il était près de huit heures lorsqu'on parla de retourner à la ville. Siv***, qui était bon et humain, voulut profiter de l'occasion pour nous intéresser au sort d'une pauvre infirme qu'il secourait de ses aumônes. Il proposa de faire un détour pour aller voir la bonne Marie: personne ne refusa de prendre part à une œuvre de charité, et nous montâmes à cheval.

Notre caravane côtoyait les bords du Rhône. À un endroit où se trouvaient amarrés plusieurs bateaux, le capitaine Hol***, qui marchait le premier, voulut entrer dans un sentier que lui indiquait Siv***. Tout à coup une vieille mendiante assise sur l'herbe, et qu'il n'avait point aperçue, se lève: le cheval du capitaine, effrayé de cette apparition, fait un bond en arrière, puis s'élance vers le fleuve malgré les efforts de son cavalier pour le retenir. Hol*** courait le plus grand danger, sans le courage et le sang-froid d'un batelier qui se trouvait là par hasard. Cet homme, saisissant une planche et l'élevant à une certaine hauteur, l'oppose à l'élan du cheval, qui donne du poitrail contre cette barrière, et s'arrête tout court, comme confus de sa frayeur. Je m'étais élancée au galop sur les traces du capitaine. J'arrivai tout juste au moment où son cheval venait de s'arrêter.

Tandis que tous les cavaliers entouraient le capitaine, je saisis la main rude et noire du batelier et j'y glissai deux pièces d'or. Mais la joie, cupide en apparence, que lui inspira ce présent, diminua d'abord de beaucoup ma reconnaissance pour le service qu'il venait de rendre à notre compagnon de voyage. Le reste de notre société voulut joindre son offrande à la mienne, et Hol*** invita ce brave à venir le lendemain recevoir chez lui de nouveaux témoignages de sa gratitude.

Jacques (c'était le nom du batelier) refusa l'invitation. «Il ne pouvait, disait-il, s'éloigner de sa mère, qu'il ne quittait jamais toutes les fois qu'il n'était pas occupé des travaux de sa profession.» Cette mère était infirme et malade; et ce qui lui rendait notre générosité si précieuse, c'était qu'elle allait le mettre à même de lui procurer un matelas et un bon lit.

Je reportai avec intérêt mes regards sur Jacques, me reprochant de l'avoir jugé tout à l'heure avec tant d'injustice. «Messieurs, dis-je aux personnes qui m'entouraient, Marie aura demain son tour: allons d'abord à la chaumière de Jacques. Qui m'aime me suive!»

Je n'eus pas besoin de répéter deux fois l'invitation: tout le monde se mit en devoir de m'accompagner. Les paysans, que nos cris avaient attirés, paraissaient tous charmés de voir nos libéralités tomber sur Jacques, et lui prodiguaient à l'envi mille témoignages d'affection et d'estime. Nous partîmes au galop, et nous arrivâmes en d'eux minutes au triste réduit où gisait, depuis longues années, une femme octogénaire, accablée de misère et de maladies; cette femme était la mère de Jacques, qui n'avait dans le monde d'autre ressource et d'autre appui que son fils.

Qu'on se figure une chambre de dix pieds carrés, meublée d'un lit que l'ingénieuse tendresse de Jacques avait su rendre plus doux en le suspendant, avec des cordes, au plancher, comme un hamac; deux escabelles, une moitié de table appuyée contre la muraille, et quelques poteries sur une planche; telle était la demeure de la pauvre mère de Jacques. À notre arrivée, elle étendit vers nous ses mains, et nous remercia, avec l'expression de la plus vive reconnaissance, de ce que, disait-elle, nous avions bien voulu faire pour son fils qui était agenouillé devant elle.