J'aurais passé peut-être toute ma journée à me rappeler délicieusement tout ce que je savais de cet homme à qui j'étais presque inconnue, et que je chérissais cependant par-dessus tous les autres, si une lettre de mademoiselle Contat n'était venue me rappeler l'engagement que j'avais pris d'aller ce jour-là à la campagne de Siv***. Mademoiselle Contat m'écrivait pour s'excuser de ne pouvoir être de cette partie; un enrouement subit qu'elle avait gagné en sortant du théâtre, la forçait de suspendre pendant quelques jours ses représentations; elle craignait d'aggraver son mal en s'exposant au grand air. On ne lira pas sans plaisir quelques phrases de cette lettre tout aimable:

«Molé, écrivait-elle, me charge de vous offrir ses regrets: il vous a vue, madame, descendre si légèrement les escaliers, qu'il prévoit ne pouvoir vous suivre dans vos promenades chez M. Siv***: cette idée le rend aussi jaloux que s'il avait le droit de l'être. Il ne veut pas, dit-il, en voir de plus heureux que lui, et il reste afin de n'avoir que moi pour témoin de sa maussaderie. Je vous dirai, moi, en confidence, qu'à tout cela se joint une petite attaque de goutte, cause véritable de cette retraite forcée.

«De grâce, madame, ne soyez donc pas si aimable, ou je tremble pour la raison de Parny. Depuis hier, il nous parle de la beauté, de l'esprit, en un mot, de toutes les grâces de madame Moreau, comme si nous n'avions pas eu le plaisir de vous admirer nous-mêmes, ou comme s'il nous croyait aveugles et sourds.»

J'achevais à peine de lire, lorsqu'on m'annonça M. Siv***, qu'accompagnait M. de Parny. Je demandai à ces messieurs la permission de les quitter pour quelques instans; je les invitai à déjeuner en m'attendant, et je me fis conduire chez mademoiselle Contat: je ne pus la voir; elle était au lit, très souffrante, et reposait après une nuit fort agitée. Je lui écrivis brièvement pour l'informer que j'étais venue m'assurer de l'importance et de la réalité de son indisposition, et lui renouveler en même temps l'expression de mes regrets. En rentrant chez moi, je trouvai ma compagnie grossie du capitaine Hol*** et de M. de Joy**; frère du contre-amiral de ce nom. Ces messieurs étaient fort occupés à déployer, sur les meubles de mon salon, des pièces d'étoffes, des bas du plus beau travail, et dont M. Joy** avait composé un présent qu'il me priait d'agréer. Quatre ouvriers et un chef d'atelier avaient été chargés de m'apporter cette superbe offrande que renfermait une élégante corbeille: recouverte d'une gaze satinée et rayée aux trois couleurs: les coins en étaient retenus par des touffes de ruban pareil, attachant des branches de laurier. Une lettre flatteuse accompagnait tout cela, et contenait l'invitation la plus pressante de venir, le lendemain, visiter les fabriques. Le chef d'atelier nous donnait des explications sur le travail particulier de chaque étoffe, tandis que je faisais servir des rafraîchissemens aux ouvriers. Une coquille de noix renfermait une paire de bas de la plus grande finesse; et une autre, une paire de mitaines admirablement travaillées.

Je m'emparai des deux coquilles, et je mis dans l'une, à la place des bas, un bon de 600 fr. sur la caisse du payeur général, avec ces mots: «De la part du général Moreau, pour être partagé entre les ouvriers de la fabrique de M. Joy**: hommage à l'industrie française.» Dans la seconde coquille, je remplaçai les mitaines par un bon de 100 fr. sur la même caisse, avec cette suscription: «De la part du général Moreau, hommage à l'active surveillance d'un honorable travail.» Je revins ensuite dans le salon, et je présentai les deux coquilles fermées au chef d'atelier, en le chargeant de remercier personnellement de ma part M. Joy**. Siv*** réclama l'exécution de l'engagement pris d'aller, ce jour-là même, à sa campagne: nous nous mîmes en route à l'issue du déjeuner.

CHAPITRE XXXV.

La maison de Siv***.—La vieille aveugle.—Piété filiale.

J'avais compté partir en calèche avec mademoiselle Contat: son indisposition l'empêchant d'être des nôtres, je revêtis mes habits d'homme, et je déclarai à Siv*** que je voulais monter son cheval anglais. Ce cheval était ombrageux. Siv*** rejeta formellement ma demande, en se fondant sur les dangers que j'aurais à courir. Quoiqu'il insistât sur ce qu'il répondait de ma vie et de ma santé au général Moreau, je finis cependant par vaincre sa résistance. On m'amena le cheval anglais; je sautai hardiment en selle, et je fis caracoller mon coursier avec tant d'adresse et d'aplomb que toutes les inquiétudes de Siv*** furent bientôt dissipées.

La conversation que j'avais eue dans la matinée même avec D. L., avait laissé dans mon âme un sentiment de bonheur qui me disposait à la gaieté. Entourée de personnes qui me témoignaient une bienveillance réelle, je ne tardai pas à me défaire de toutes façons cérémonieuses, et j'osai, pendant quelques heures, être moi.

La maison de Siv***, située sur les bords du Rhône, n'était point remarquable par son luxe intérieur; tout y était d'une simplicité élégante, mais sans aucune recherche. La maison, proprement dite, était bâtie dans la position la plus heureuse: le parc, enclos de murs de tous les côtés, était d'une étendue considérable; et les accidens naturels du terrain y ménageaient à chaque pas des points de vue nouveaux et variés.