Je le reçus d'abord assez mal; mais bientôt, songeant qu'il pouvait avoir quelque chose à me demander, je repris le ton de politesse ordinaire, et je lui témoignai de nouveau le désir de lui être utile, si par hasard il avait besoin de moi. «Il mettrait toujours son bonheur, disait-il, à être mon obligé. Son départ pour Paris ne pouvait plus être retardé; il n'y allait pas moins que du repos et peut-être de la vie d'une mère qu'il chérissait.»

Je lui demandai la permission de contribuer pour ma part à lever les obstacles qui peut-être l'avaient empêché de partir plus tôt; et je lui remis une bourse bien garnie, en le priant de l'accepter à titre de prêt. Je lui indiquai en même temps mon adresse ordinaire à Paris, en lui annonçant que je le suivrais de près dans cette ville. Je profitai en outre de cette occasion pour lui demander quel motif il pouvait avoir de cacher son départ à un homme tel que M. Siv***, qui paraissait lui prodiguer toujours les témoignages de la plus active bienveillance.

«Ce n'est pas, dit-il, mon départ que M. Siv*** doit ignorer, c'est bien plutôt la hardiesse que j'ai eue de venir vous importuner de mes confidences.

«—Ce motif est en effet raisonnable, lui répondis-je; de mon côté, je désire qu'on ignore aussi le bonheur que j'ai eu de vous rendre un mince service.»

Il s'inclina d'un air respectueux, et nous retombâmes quelques instans dans le plus absolu silence. L'impatience me gagnait de nouveau; décidée toutefois à satisfaire mon avide curiosité, je relevai la conversation en prenant un détour pour l'amener sur le sujet qui m'intéressait si vivement. «Ou je me trompe, lui dis-je, Monsieur, ou vous m'avez dit que votre admiration pour le courage du général Ney, et votre affection pour sa personne, vous avaient déterminé à embrasser sous lui la carrière des armes.

«—Sans doute, Madame; il y a dans les armées françaises plusieurs généraux qui rivalisent avec le général Ney: de talent et de courage; mais l'affection ne se commande pas, et celle que je lui ai vouée est née d'une circonstance dont le souvenir se rattache à la destinée de mon malheureux frère.»

Là dessus il me fit avec toute l'assurance imaginable le récit de je ne sais quelle aventure romanesque dont on pense bien que le héros était ce frère qui, je le répète, n'a jamais existé. Ney intervenait dans ce récit comme un de ces êtres supérieurs dont la seule présence change la face des événemens. Comme je ne doutais nullement de la sincérité du narrateur, on peut croire que je mettais une grande bonne foi à l'écouter. Mon enthousiasme croissait à chaque instant; l'expression de mes yeux, la rougeur de mon front, dès que j'entendais prononcer le nom de Ney, auraient parfaitement révélé à D. L. l'état de mon ame, s'il n'eût été déjà maître de mon secret.

Il saisit l'instant où mon émotion paraissait la plus vive, pour me demander si je n'avais jamais vu le général Ney.

«Une seule fois, lui dis-je; je l'ai entrevu lors de la retraite de Kehl: j'en avais un extrême désir, parce qu'on m'en a toujours dit beaucoup de bien.»

Ma prudence et ma patience étaient à bout; j'accablais D. L. de questions; je m'arrêtais sur les plus petits détails; je l'obligeais à me répéter vingt fois de suite la même réponse: mon délire était au comble; et tout accusait en moi la passion violente dont j'étais dévorée. D. L. ne laissait pas échapper un seul moyen de lui donner plus de force encore; il savait profiter de tous les avantages que ma franchise lui donnait sur moi. Il se leva enfin, et me fit ses adieux, bien certain de me gouverner désormais à son gré.