Je tranchai la difficulté, en répétant que je voulais garder le plus strict incognito. Molé insistait sur la curiosité impatiente à laquelle j'avais la modestie de me dérober. «C'est que, en vérité, Madame est charmante», répétait-il à chaque instant, avec ce ton d'un marquis de l'ancien régime, qui du reste n'avait chez lui rien d'affecté. Je trouvai cependant ce ton de grand seigneur bien moins aimable que la grâce naturelle et plus bourgeoise de mademoiselle Contat, que la politesse calme et réservée de M. de Parny.

Tout en se préparant à partir, mes hôtes continuaient leur conversation avec moi. Aux yeux de personnes si spirituelles, j'aurais voulu ne point passer tout-à-fait pour une sotte; j'y faisais mon possible sans trop d'efforts; car leur affabilité, leur obligeance, étaient faites pour me mettre parfaitement à l'aise. Nous montâmes enfin en voiture, et nous nous rendîmes au théâtre.

Ainsi que nous en étions convenus d'avance, M. de Parny me conduisit à l'une des baignoires d'avant-scène, où je me cachai de manière à n'être aperçue de personne. Je trouvai tout d'abord que Molé ne m'avait pas trompée, et qu'il n'y avait rien de moins attrayant que la vue d'une salle déserte et le spectacle d'une répétition. Dès qu'il parut avec mademoiselle Contat dans le fond du théâtre, la troupe entière qui les attendait se leva pour aller à leur rencontre. «Voilà, dis-je à M. de Parny, des témoignages de déférence qui portent atteinte à notre système d'égalité républicaine: c'est bien là reconnaître une noblesse; mais cette noblesse est celle du talent; les hommages qu'on lui rend reposent sur l'admiration qu'il inspire, et passent avec lui. Comme tous les honneurs sont personnels, ils excitent une émulation louable; car chacun se dit tout bas qu'avec du temps et des efforts, il pourra les mériter et les obtenir à son tour.»

Mon accent étranger, la vivacité de mon action oratoire, s'il m'est permis de parler ainsi, avaient quelque chose d'assez piquant pour M. de Parny: il m'écoutait attentivement et il applaudissait avec une politesse toute bienveillante à mes observations. Enhardie par sa complaisance à m'écouter, je lui communiquais toutes les sensations que me faisait éprouver la pièce qu'on répétait devant nous. J'admirais la grâce que mademoiselle Contat mettait à donner aux actrices des conseils dont elles avaient grand besoin; jamais un mot de sa bouche qui pût choquer l'amour-propre le plus irritable; ses avis étaient autant de règles infaillibles qui, bien appliquées, ne pouvaient manquer de conduire aux succès. Quant à Molé, il me parut beaucoup moins indulgent et moins poli; il avait une brusquerie parfois fort offensante. Lorsque je le connus mieux, j'acquis la certitude que cette brusquerie n'avait pas son principe dans un sot orgueil, mais dans l'amour excessif qu'il avait pour son art, et dans l'impétuosité naturelle de son caractère. Il était vieux; cependant, à la chaleur de son jeu, on eût pu le prendre pour un homme encore dans la force de l'âge: on pouvait voir aisément qu'il avait dû être très beau. Je fis, sur ce point, une question à M. de Parny; il répondit en souriant d'une manière affirmative. Alors, pour la première fois, je m'aperçus qu'il était aussi fort bien lui-même; et, alors seulement, je songeai à l'inconvenance de cette espèce de tête-à-tête dans une loge solitaire, au milieu d'une salle obscure et déserte, avec un homme de cet âge et de cet extérieur. Cette réflexion subite me troubla au point de me faire rougir. Plus je sentais mon étourderie, plus mon embarras allait en augmentant, et plus mes efforts pour le cacher devenaient visibles et impuissans. Toutes ces idées qui se pressaient à-la-fois dans ma tête, me firent perdre la présence d'esprit qui m'abandonne rarement; je rompis brusquement le fil de l'entretien, et, sans lever les yeux, j'exprimai à M. de Parny le regret qu'une invitation, à laquelle j'étais obligée de répondre, me privât du plaisir d'assister le soir au spectacle. Je le priai d'engager de ma part mademoiselle Contat et Molé à venir chez moi le lendemain pour nous rendre tous ensemble à la fête de M. Siv***, qui ne pouvait manquer de recevoir avec plaisir mes nouveaux amis. M. de Parny accepta mon offre avec beaucoup d'empressement. Je le priai de faire agréer mes excuses à mademoiselle Contat, et que je ne pouvais attendre jusqu'à la fin de la répétition; et sans prétexter d'autre motif que la chaleur et l'obscurité de la salle, je sortis de la loge pour aller regagner ma voiture. M. de Parny m'offrit la main pour y monter; puis il resta quelques secondes debout près de la portière, et comme attendant mes ordres. Une réflexion tardive vint se présenter à mon esprit; je sentis tout le ridicule de ma brusque sortie, et je me hâtai de commettre une nouvelle étourderie pour réparer toutes celles que j'avais déjà à me reprocher. «Si vous n'aviez pas été retenu ici, lui dis-je, Monsieur, je vous aurais engagé à m'accompagner dans ma promenade le long du quai du Rhône.» À peine venais-je de prononcer ces mots que déjà il était assis près de moi; la portière se ferma et nous partîmes. J'éprouvai encore beaucoup de gêne dans les premiers momens de notre course; mais M. de Parny, avec toute l'aisance et le savoir-vivre de la bonne compagnie, feignit de ne pas voir mon embarras, qui se dissipa bientôt. J'exprimai mon admiration pour les beautés romantiques des bords du Rhône. M. de Parny paraissait entendre avec plaisir les éloges que je donnais à un pays qui était le sien; et notre conversation semblait celle de deux artistes. Nous revînmes à mon hôtel; je priai M. de Parny d'obtenir de mademoiselle Contat grâce pour l'impolitesse avec laquelle je lui avais enlevé son chevalier. Il me promit de me faire pardonner aisément, et nous nous séparâmes.

CHAPITRE XXXIV.

Une journée de plaisir.—Nouveaux mensonges de D. L.—M. Sol m'envoie un présent magnifique.

M. Siv*** était près d'entrer chez moi au moment où j'arrivais moi-même à ma porte. J'engageai M. de Parny à rester encore quelques minutes avec moi, et je le présentai au payeur général. Siv*** me remercia, et parut se promettre un grand plaisir de le recevoir le lendemain à la campagne avec Molé et mademoiselle Contat. Je les retins tous à dîner:

Pendant que M. de Parny écrivait à mademoiselle Contat pour la prévenir de la violence que je lui faisais et de la partie qui venait d'être liée, il m'arriva quelques nouveaux convives, de telle sorte que nous nous trouvâmes quatorze à table. Au milieu de cette agréable réunion j'oubliai facilement l'humeur que D. L. m'avait donnée la veille, et la tristesse que, malgré moi, sa conversation avait laissée au fond de mon cœur. Ma société se dispersa de bonne heure; les dames sortirent les premières pour aller vaquer aux soins de leur toilette. Nous allions toutes le soir à un thé que donnait madame T***, cousine du commissaire ordonnateur de ce nom. Quelques-uns de nos cavaliers se rendirent au théâtre pour admirer mademoiselle Contat et Molé dans le Misanthrope: plusieurs de nous restèrent; de ce nombre étaient Siv*** et M. de Parny. Je priai le premier de vouloir bien faire, en mon absence, les honneurs de mon salon, et je courus moi-même à ma toilette. À peine venais-je de la terminer qu'on m'apporte un billet de D. L.; il sollicitait la permission de se présenter chez moi le lendemain matin, et de prendre mes ordres pour Paris. Son départ étant décidé, il m'engageait à ne point laisser voir à M. Siv*** que je connusse ce projet de départ. J'ignorais les motifs de ce mystère; je résolus toutefois de lui garder le secret. Quand je rentrai dans le salon, brillante de parure, ma vanité dut être satisfaite des complimens qui m'assaillirent. Ces éloges pompeux d'une beauté qui, dans le fond, ne m'a jamais rendue fière, ne m'ont jamais touchée autant que la muette éloquence du regard; celui de M. de Parny disait parfaitement combien il me trouvait belle; sa bouche n'aurait pu rien ajouter au langage de ses yeux.

Ce fut Siv*** qui me donna la main pour me conduire à la soirée de madame de T***. Je revins à trois heures du matin; et à cinq heures j'étais déjà éveillée par l'idée de la visite que D. L. devait me faire dans la matinée. Les plaisirs de la veille, les triomphes de mon amour-propre, tout fut oublié, tout s'évanouit comme un songe, et je m'abandonnai entièrement au plaisir d'entendre bientôt prononcer le nom de celui que déjà mon cœur préférait à tous les autres.

D. L. ne vint qu'à dix heures; et depuis cinq heures je n'avais pas cessé de consulter, avec une impatience toujours croissante, ma montre et mes pendules: mon agitation était à son comble. D. L. à son arrivée put deviner au désordre de mes traits le trouble de mon ame; j'étais justement dans la disposition d'esprit qui pouvait être la plus propre à augmenter l'empire qu'il avait déjà pris sur moi.