«—Dans presque tous ceux qu'elle joue, répondis-je aussitôt, et toujours je l'ai trouvée admirable.

—Qu'elle serait heureuse, Madame, d'entendre un pareil éloge sortir de votre bouche!

«—Et moi, Monsieur, que je vous aurais d'obligation, si vous vouliez bien me mettre à même de le lui répéter à elle-même!

«—C'est un honneur que j'allais vous demander pour mon amie,» répondit-il d'un air de satisfaction, qui me résolut à mettre de côté l'étiquette inséparable du rang que je tenais alors dans le monde.

Le lendemain donc, entre dix et onze heures du matin, j'arrivai chez mademoiselle Contat. À peine le domestique eut-il prononcé le nom de madame Moreau, que tout fut en mouvement dans l'hôtel. Chacune des personnes auxquelles il me nommait, en allant avertir sa maîtresse, accourait sur mon passage pour me voir de plus près. Moi, tout entière à la curiosité qui me pressait, j'avais, en un clin d'œil, sauté de ma voiture, franchi les degrés de l'escalier, et je me trouvai en présence de mademoiselle Contat, avant que personne fût revenu de la surprise causée par une visite aussi inattendue. Dans le même instant, M. de Parny sortit avec Molé d'un appartement dont l'issue donnait sur le même pallier: il m'accueillit avec des transports de joie si flatteurs et si vrais, que j'en fus vivement touchée.

Mademoiselle Contat, qui venait à ma rencontre dans le moment où j'atteignais le haut de l'escalier, me fit entrer chez elle, et là recommencèrent les témoignages du plaisir extrême qu'on éprouvait à me voir, et d'une reconnaissance dont je ne pouvais douter, car elle se peignait dans tous les regards.

Je n'avais jamais vu d'actrice hors de la scène, et je partageais, à cette époque, la sotte prévention de tant de femmes qui s'imaginent que l'éclat des lumières, le rouge et la toilette font seuls toute leur beauté, comme l'esprit de leurs rôles fait seul la grâce et l'élégance de leurs manières.

La vue de mademoiselle Contat, son langage, ses façons si distinguées, me désabusèrent entièrement. Il était impossible de trouver une femme plus fraîche et plus jolie, et de posséder mieux ce ton de la bonne société qui faisait de son jeu sur la scène la continuation des habitudes de sa vie. Elle était alors âgée de trente à trente-deux ans. Déjà elle était fort grasse; mais cet embonpoint n'ôtait rien à la souplesse de sa taille qui me parut même plus élégante encore dans le salon qu'au théâtre: rien ne la gênait, et une robe de matin en marquait heureusement les gracieux contours.

Mademoiselle Contat m'exprima, en particulier, combien elle était sensible à l'honneur que je lui faisais, puis la conversation s'engagea entre nous quatre sur les affaires du jour, et sur l'empressement du public lyonnais à se porter aux représentations qu'elle et Molé donnaient depuis quelque temps au grand théâtre: «Voici, dit à ce sujet mademoiselle Contat, l'heure de notre répétition: Molé, envoyez dire au théâtre que nous ne pouvons y aller que plus tard.—Non, de grâce, ne dérangez rien pour moi, m'écriai-je aussitôt: je suis venue sans cérémonie; vous m'avez accueillie avec amitié; ne gâtons pas par une gêne intempestive les heureux commencemens de nos relations. Permettez-moi, au contraire, de vous conduire moi-même au théâtre, et d'assister à la répétition dans quelque coin obscur de la salle.—Madame, c'est la plus sotte chose du monde, même à Paris, reprit Molé d'un air d'importance; jugez de ce que cela doit être en province: là surtout où il faut supposer l'ennui des conseils que les acteurs vous demandent toujours, de manière à vous laisser voir clairement qu'ils croyent pouvoir tout-à-fait s'en passer. Vive Paris, Madame; c'est là qu'on apprécie les talens: la province ne lui ressemble en rien pour la manière dont elle honore les artistes.

«—Allons, mon cher, reprit mademoiselle Contat, vous exagérez singulièrement l'ennui de nos voyages, et vous n'en énumérez pas les plaisirs. Moi, je mets au nombre des plus grands de pouvoir accueillir l'offre que Madame a bien voulu me faire. Parny se chargera, Madame, de vous conduire à votre loge dans le plus strict incognito; car si l'on vous savait au théâtre, nous ne pourrions suffire à toutes les questions dont on nous accablerait sur votre compte, et sur les circonstances de votre visite.»