Tels furent les principaux traits du caractère de chacun de ces deux hommes illustres: tous deux sont morts, tous deux autre part qu'au champ d'honneur. Qu'il me soit permis, à moi qui les connus si bien, de payer un tardif hommage à leur mémoire. Qui mieux que moi pourrait attester la grandeur de leur ame, leur bonne foi jusque dans leurs erreurs. L'un, poussé par les conseils de l'orgueil irrité, ballotté par l'indécision naturelle de son esprit, céda sans réflexion, à la force d'un sentiment cher et respectable qui eut toujours sur lui l'empire le plus absolu. Incapable de tromper, ou de promettre ce qu'il n'aurait pas voulu tenir, le second partit avec la ferme résolution de faire ce qu'il avait promis; il ne sut pas résister au torrent qui entraînait un si grand nombre de ses compagnons…

Cruels souvenirs qui m'assiégent sans cesse! Puissent bientôt les passions contemporaines cesser de s'agiter autour de cette tombe solitaire, sous laquelle est ensevelie tant de gloire! Puisse bientôt la France honorer, par de justes hommages, le nom de ce guerrier, à qui

Le destin des combats
Devait, après tant de gloire,
Ce qu'aux Français naguère il ne refusait pas,
Le bonheur de mourir dans un jour de victoire[2].

CHAPITRE XXXIII.

M. de Parny.—Mademoiselle Contat.—Molé.—Une répétition.—Étourderies.

Le lendemain même, D. L. revint chez moi, sous un prétexte assez futile: je mourais d'envie de reprendre la conversation de la veille; mais aucune puissance humaine n'aurait pu m'enhardir à lui adresser de nouvelles questions. D. L. voyait parfaitement toute l'agitation de mon ame, et il en pénétrait les causes. Un courtisan, un flatteur vulgaire aurait été de lui-même au devant de mes désirs. D. L. était bien plus habile; il connaissait trop bien les moyens d'irriter une passion concentrée; ces moyens, il les possédait tous, et, dès lors, il avait résolu de s'en servir pour me mettre, en quelque sorte, à sa discrétion. Avec une adresse revêtue des formes de la plus naïve simplicité, il m'ôta tout espoir d'obtenir de lui les éclaircissemens que je désirais avec tant d'ardeur; et il me laissa voir clairement qu'il ne répondrait qu'à une question directe et précise.

J'ai dit, tout à l'heure, que je n'aurais pu prendre sur moi de l'interroger, cela était rigoureusement vrai. Mon dépit fut plus d'une fois sur le point d'éclater par les larmes que j'avais peine à retenir; et mes efforts mêmes pour le dissimuler ne servaient qu'à montrer clairement à D. L. tout l'empire qu'il pouvait prendre sur moi dès l'instant où j'aurais été forcée de lui avouer mon secret.

Irritée au dernier point, je le chargeai de faire pour mon compte quelques emplettes de soieries, et je le congédiai d'un ton fort sec; puis, sonnant ma femme-de-chambre, j'ordonnai qu'on fît tous les préparatifs de ma toilette. D. L. me salua respectueusement, et sortit en m'abandonnant à tout le trouble qu'il avait su faire naître dans mon cœur, et dont il voyait toute la violence. Sûr d'être le seul homme à qui je pusse parler de celui qui occupait déjà si exclusivement mon cœur et mon imagination, il était bien convaincu que ma bouderie ne serait pas de longue durée.

J'étais, pour ce jour-là, d'un grand dîner chez M***, riche négociant, distingué par ses qualités aimables, et qui s'était recommandé à moi par son admiration pour Moreau. Ce fut chez lui que je vis, pour la première fois, M. de Parny, neveu de l'aimable poète de ce nom. Je connaissais les vers de son oncle; je lui en parlai; il parut goûter la manière dont je lui témoignai le plaisir que j'avais trouvé à les lire. M. de Parny, qui est devenu depuis l'époux de mademoiselle Contat, se trouvait en ce moment à Lyon avec elle et Molé. J'avais le plus grand désir de connaître particulièrement cette actrice charmante qu'on a pu égaler, mais qu'on ne surpassera jamais. M. de Parny était infiniment aimable; il trouva moyen de flatter, dès la première entrevue, mon amour-propre, de la façon la plus délicate, et de bannir ainsi toute gène entre nous. Il possédait surtout l'art de donner de l'esprit à son interlocuteur, en le ramenant toujours aux sujets qu'il paraissait affectionner: enhardie par son affabilité, je ne craignis pas de donner à notre conversation une tournure presque littéraire. Il parut surpris du grand nombre de vers français que je citais de mémoire, et il voulut bien me dire que son goût s'accordait en général avec le mien.

Comme je lui exprimais vivement le plaisir que je trouvais au théâtre, il me demanda dans quels rôles j'avais vu mademoiselle Contat.