«Vous ne vous êtes pas trompée, dit-il alors, Madame; ces victoires m'enlèvent un ami bien cher; mon frère est au nombre des morts.»
Il était peu probable que D. L. pût avoir reçu déjà des détails si bien circonstanciés; mais cette idée ne se présenta pas d'abord à mon esprit. Je le trouvai tellement à plaindre, et le contraste de mon ivresse avec sa douleur feinte me parut si affligeant pour lui, que je mis tous mes soins à le consoler, en lui prodiguant les protestations de dévouement, et en promettant de lui rendre tous les services qui dépendraient de moi.
Le fourbe m'abusait par un grossier mensonge; il n'avait jamais eu de frère; mais il avait besoin de capter ma bienveillance; c'était là le but qu'il se proposait en me racontant ses malheurs imaginaires. J'écoutai complaisamment tout ce qu'il lui plut de me débiter sur une mère et une sœur qu'il prétendait avoir encore à Paris, et auxquelles il voulait, disait-il, consacrer désormais sa vie: la crainte seule de perdre une modique place qu'il avait à Lyon l'empêchait de suivre sur-le-champ l'élan de son cœur, et le retenait encore loin d'elles.
Je m'abandonnais de plus en plus, et avec moins de réserve, à la compassion qu'il savait m'inspirer. Il me parla plus longuement de son frère: j'écoutais, avec une religieuse crédulité, tout ce qu'il me disait du noble caractère et des hauts faits d'armes de ce héros. Il ne fallait pas s'étonner, suivant lui, que ce frère fût devenu, en si peu de temps, un officier du premier mérite: il avait été formé à bonne école. La première affaire à laquelle il eût assisté était celle de Forsheim, sous les ordres de l'adjudant-général Ney, le 8 août 1796. C'était ce combat qui, je ne l'avais pas oublié, valut à Ney le grade de général de brigade.
À ce nom que, par une inconcevable fatalité, je n'avais jamais entendu prononcer sans la plus vive émotion, ma curiosité devint plus attentive et plus avide. Depuis le jour où, pour la première fois à Utrecht, j'avais entendu célébrer la valeur de Ney par les louanges unanimes de ses compagnons d'armes, mon oreille avait été poursuivie en tous lieux du bruit de ses exploits: je ne pouvais plus l'entendre nommer sans qu'il s'opérât dans tout mon être une révolution subite que je ne pouvais m'expliquer à moi-même, et qu'aucun mot ne saurait définir. Je ne l'avais entrevu que quelques minutes à Kehl; mais il avait laissé dans mon ame d'ineffaçables souvenirs. Personne n'ignorait mon admiration pour un des plus grands militaires dont s'honorât l'armée française; mais ce que tout le monde ignorait, ce que j'ignorais encore moi-même, c'est que cette admiration, poussée jusqu'à l'enthousiasme, renfermât les germes de l'amour violent avec lequel j'ai vécu, avec lequel je veux mourir.
D. L. sonda, d'un seul coup d'œil, tous les replis de mon cœur; il devina ma folle passion, pour ainsi dire avant qu'elle eût pris naissance à mes propres yeux, et, dès ce moment, il acquit sur mon cœur cette puissance infernale qui fit de moi, pendant si long-temps, l'instrument passif ou plutôt l'esclave de ses volontés.
Dans le cours de notre entretien, qui se prolongeait outre mesure, sans que je m'en doutasse aucunement, je trouvai moyen de lui adresser quelques questions sur un homme qu'il paraissait connaître parfaitement. Il m'apprit que Ney n'était pas marié, qu'il ne paraissait pas même disposé à s'engager jamais dans les liens du mariage. J'allais l'interroger de nouveau, et il se disposait à me débiter encore quelques vérités enveloppées de beaucoup de mensonges, lorsque nous fûmes interrompus par l'arrivée de plusieurs officiers qui venaient aussi m'apporter leurs félicitations. Je congédiai D. L. en le chargeant d'une réponse verbale pour le payeur général; et comme je n'ignorais pas le prochain départ de Siv***, je le fis prier, par son messager, de venir le lendemain prendre chez moi mes commissions pour Paris.
J'étais distraite et préoccupée: je reçus donc avec assez de froideur les complimens qu'on venait, de toutes parts, m'offrir sur les nouveaux succès de Moreau. C'était la première fois que mon cœur était moins vivement ému des louanges unanimes auxquelles, une heure plus tôt, j'aurais joint l'expression de mon enthousiasme. J'étais gênée et mal avec moi-même; car ma conscience me faisait intérieurement des reproches, et je rougissais presque du plaisir trop vif que j'avais goûté dans l'entretien de D. L.: déjà j'étais infidèle à l'amour de Moreau, infidèle même à sa gloire que personne jusqu'alors ne trouvait plus de bonheur que moi à célébrer.
Je restai seule, et je me pus livrer, sans crainte, à l'entraînement de mes pensées: il faut l'avouer, elles furent toutes reportées sur Ney. Non, Moreau, tout grand qu'il était, ne pouvait inspirer cet amour sans bornes que mon cœur avait, pour ainsi dire, pressenti dès l'enfance. Le besoin qu'il avait d'aimer, sa confiance entière dans celle qu'il chérissait, confiance que ne venait jamais troubler la jalousie, tout cela pouvait donner un bonheur paisible, mais non pas allumer une passion violente. Au reste, si ma conduite n'avait pas été jusqu'alors propre à le rendre jaloux, il ne me donnait pas non plus de motifs de jalousie. Je l'eusse vu assidu près de la plus belle femme du monde, que je n'en aurais pas conçu la moindre inquiétude. Je le savais aussi religieusement fidèle aux sermens de l'amour qu'aux lois de l'honneur.
Ney, au contraire, ne donnait aucune importance à ces fantaisies passagères qui désolent une femme lorsqu'elle met tout son bonheur dans la fidélité de l'homme qu'elle chérit. Aussi brave que Moreau, il joignait à ce genre de mérite tout français une audace à laquelle la force physique donnait quelque chose d'imposant et de gigantesque. Il semblait ignorer non seulement le besoin, mais encore la nécessité du repos. Moreau aimait, au contraire, les douceurs d'une vie tranquille; et le repos lui semblait, après la gloire, la meilleure récompense de ses fatigues. Il aurait voulu, par ses victoires, assurer pour l'avenir l'indépendance de la république. Ney était doué, par-dessus tout, du génie des conquêtes; dans son ardeur guerrière, c'était peu pour lui que la France obtînt les respects de l'Europe, il aurait voulu la voir maîtresse du monde entier.