CHAPITRE XXXVIII.
Idées superstitieuses.—Nouvelles de la Hollande.—Comment j'y réponds.
J'attendais impatiemment le retour d'Ursule, sans trop m'expliquer les motifs de cette impatience. Il y avait une lutte entre ma crédulité et ma raison: mais cette lutte était inégale; la raison succomba, et je finis par attacher au bavardage sibyllin de ma femme-de-chambre beaucoup plus, d'importance que je n'aurais voulu en mettre pour me sauver du ridicule, si ma foi aux oracles de la dame de Pique et du valet de Carreau acquérait jamais quelque publicité. Ursule revint enfin: elle ne manqua pas de m'expliquer à tort et à travers le sens de mon rêve mais il me fut impossible, quoi que j'en eusse, de ne pas trouver quelques rapports entre ses interprétations et la situation de mon cœur. Selon ma Pythonisse, j'avais à redouter de fâcheux pronostics, et l'avenir pouvait m'amener des malheurs affreux. L'indifférence avec laquelle je m'efforçais d'écouter les arrêts du destin céda bientôt, malgré moi, à une terreur superstitieuse contre laquelle mon bon sens naturel se révoltait en vain. Ursule ajouta, en hésitant, que mon agitation avait sa source dans un amour violent, et que l'objet de cet amour n'était point le général Moreau. Quand je vis que la conversation prenait une tournure aussi étrange, je recouvrai assez de force pour sourire dédaigneusement; un regard que je lançai sur Ursule lui fit baisser la tête; je lui imposai silence, et elle sortit.
Lorsque je fus seule, et que je ne craignis plus de montrer ma faiblesse à un tiers qui pouvait en abuser, je revins malgré moi aux paroles de cette fille; je les commentais dans mon esprit, et j'y trouvais beaucoup de vérité pour le passé, beaucoup de vraisemblance pour l'avenir. La connaissance qu'elle paraissait avoir de mon cœur ne me semblait pas le résultat des remarques que mes extravagances la mettaient à même de faire journellement: j'y voyais la puissance d'un art que je m'étais en vain efforcée de mépriser jusqu'alors.
J'avais l'habitude de placer près de mon lit quelques volumes de choix; et la lecture du soir a toujours eu le plus grand charme pour moi. Ursule avait mis la veille à ma proximité tous les livres qu'elle avait trouvés dans les poches de notre berline de voyage. Contre mon ordinaire, je n'avais point lu avant de me livrer au sommeil; le hasard plaça sous ma main, dès qu'il fit jour, un cahier transcrit par moi-même, et sur lequel j'avais traduit en italien des maximes et des pensées détachées. Quel fut mon étonnement lorsque je l'ouvris à ce passage:
In van del genio il lume immortal ci fa guida;
Sogni, fantasime, e di terror motive son del volgo le delizie[4].
Je relus plusieurs fois ces deux lignes qui choquaient, par circonstance, si directement ma vanité. Sans prétendre à une grande supériorité intellectuelle, je ne m'étais cependant jamais crue indigne d'être absolument confondue dans la foule. L'application de la maxime italienne que je venais de lire était humiliante pour moi: il fallait la supporter puisque je la méritais si bien.
Je passai trois jours entiers dans la même agitation et sans permettre à qui que ce fût de pénétrer dans ma solitude. Le seul moment où cet état, pour ainsi dire léthargique, éprouvait quelque modification, c'était celui où l'on m'apportait mes lettres. Quant aux cartes de visite, je ne me donnais pas même la peine de les lire. Il n'y avait alors à Paris qu'une seule personne dont la visite ne pût m'être indifférente, et j'étais bien sûre que cette personne m'écrirait dès qu'elle aurait appris mon arrivée. Peu de jours s'étaient encore écoulés lorsqu'Ursule m'apporta, le matin, un billet dont je reconnus parfaitement l'écriture; c'était celle de D. L., qui me demandait la permission de se présenter chez moi; il m'annonçait sa visite pour le jour même. Je fus transportée de joie en songeant que je pourrais enfin reprendre avec lui les entretiens qui me rendaient naguère encore si heureuse à Lyon. Je donnai l'ordre qu'on laissât entrer D. L. dès qu'il se présenterait.
J'étais occupée à faire garnir d'arbustes et de fleurs la terrasse de mon jardin, lorsqu'on m'annonça la visite que j'attendais. Mes premiers mouvemens sont toujours irréfléchis, et ils révèlent clairement ce qui se passe dans mon cœur. Joyeuse de revoir le seul homme qui possédât le secret de mon amour, je lui tendis la main avec l'expression de l'amitié la plus vive, et je l'entraînai dans un bosquet qui était au fond du jardin, sans songer aux conjectures que cette conduite pouvait faire naître dans l'esprit de mes domestiques. «Que j'ai désiré de vous voir! disais-je avec feu; avez-vous de ses nouvelles? est-il mieux? est-il à Paris? «Oh! de grâce, parlez, parlez vite.
«—Rassurez-vous, madame, il est hors de tout danger; il a été relâché par le gouvernement autrichien, et bientôt il sera à Paris.