«—Que je serai heureuse de le voir! Je vous en supplie, ne manquez pas de m'instruire exactement de son arrivée.»
Toutes ces exclamations sortaient de ma bouche, sans que j'eusse l'idée d'en peser les conséquences. Entraînée par une force irrésistible, il semblait que je fusse devenue sourde et aveugle pour tout ce qui ne flattait pas ma passion. D. L. se garda bien de ne pas mettre à profit mon délire pour m'attirer encore plus près de l'abîme: par des faits authentiques adroitement combinés avec de grossiers mensonges, il sut exalter ma tête, au point que je le conjurai de se charger d'une lettre pour Ney. Cet oubli de toutes les convenances me mit entièrement à sa discrétion: la familiarité plus marquée de ses manières put dès-lors me faire soupçonner combien il se sentait déjà d'empire sur moi; mais il ne m'était plus possible de revenir sur mes pas: je continuai de marcher dans une route dont le terme était l'accomplissement de mes plus chères espérances. J'invitai D. L. à déjeuner: il s'en défendit d'abord, j'insistai en lui disant que je voulais causer avec lui de ses propres affaires. On nous servit à déjeuner dans le jardin même. Joseph, ce domestique de Moreau, dont j'ai déjà plus d'une fois prononcé le nom, était accoutumé depuis long-temps à mes façons d'agir; il n'éprouva donc aucune surprise de ce tête-à-tête avec un étranger. Dans la suite, lorsque mes extravagances eurent autorisé les soupçons les plus injurieux, Joseph persista toujours à soutenir l'innocence de mes relations personnelles avec D. L.: il avait jugé, au premier abord, que cet homme abusait étrangement de ma faiblesse et de ma bonté; mais il le trouvait avec raison beaucoup trop laid pour croire que je lui eusse jamais rien accordé qu'une confiance irréfléchie.
D. L. sentait parfaitement, comme je l'ai dit, tous les avantages que lui donnait sur moi mon extravagance; il profita du trouble où j'étais pour me faire mille contes plus invraisemblables les uns que les autres au sujet de sa mère et de sa sœur. En tout autre position il lui eût sans doute été plus difficile de me tromper; mais j'étais disposée à le croire en tout sur parole: je promis donc d'aller rendre visite à sa famille; il me promit de son côté que sa seconde visite ne se ferait pas long-temps attendre.
Bien des femmes pensent que les mesures de prudence ne sont jamais nécessaires dans leurs rapports avec un homme qui ne touche en rien leur cœur. Moi-même je le croyais aussi, et je recevais chaque jour, sans mystère ni prétention, un homme que je n'aimais pas, mais dont les visites avaient cependant un but coupable. Je manquais donc aux devoirs de la reconnaissance; je trahissais la confiance que Moreau avait mise en moi, et je justifiais à l'avance tous les soupçons que pouvait faire naître mon étrange manière de vivre.
Je me garderai bien de raconter en détail toutes les ruses employées par D. L. pour m'amener à donner tête baissée dans le piége où j'étais moi-même si empressée de me précipiter. Ce récit n'aurait rien d'intéressant; il ne servirait qu'à fournir de nouvelles preuves de mon aveuglement et de mon inconcevable crédulité.
Huit jours s'étaient à peine écoulés que D. L. était déjà maître de toutes mes actions, et qu'il avait en sa possession une lettre assez imprudente pour me perdre entièrement dans le cœur de Moreau si jamais je tentais de me soustraire à la funeste influence de mon conseiller.
Toujours enfermée chez moi, je n'y recevais que D. L. Il jouissait dans la maison de toutes les prérogatives qu'aurait pu donner une amitié de vingt années. D. L. était trop adroit pour jamais se permettre un mot ou même un regard qui pût me faire soupçonner qu'il avait quelque prétention à me plaire. Il se bornait à prendre avec moi le ton d'une familiarité amicale qui me choquait intérieurement, mais dont je n'osais m'offenser tout haut dans la crainte d'offenser moi-même un homme que j'avais déjà tant d'intérêt à ménager.
J'étais descendue à Chaillot sous le nom de madame Moreau: mes passe-ports déposés à la préfecture faisaient foi que la femme du général Moreau était arrivée d'Italie. Je reçus donc grand nombre de visites de politesse et de curiosité; mais personne n'était reçu: les invitations m'arrivaient également de toutes parts; elles restaient également sans réponse. Alors commencèrent les suppositions, les on dit. Je l'avais prévu: mais ma résolution était bien prise; je ne craignais plus de sortir de l'obscurité à laquelle je semblais me condamner depuis mon arrivée, et je voulais acheter, même au prix du plus éclatant scandale, mon indépendance absolue.
Une lettre que m'écrivit Moreau me fit cependant faire quelques réflexions; toutefois, je l'avouerai à ma honte, ces réflexions ne portèrent aucune atteinte aux chimères de mon imagination. Tous les projets dont il me faisait part, et qu'il avait conçus uniquement dans l'intérêt de mon bonheur à venir, me devenaient importuns. Je ne me sentais plus assez forte pour supporter les liens d'une union durable: ma chaîne me semblait chaque jour plus pesante, et j'étais bien résolue à la secouer.
Mes parens avaient écrit directement à Moreau: pleins d'estime pour son caractère, ils confiaient à son honneur le soin de me replacer dans la position sociale dont je n'aurais jamais dû déchoir. «Tu vois, ma chère Elzelina, m'écrivait Moreau en me communiquant ces nouvelles, que si la guerre m'épargne, nous aurons à faire ensemble un voyage tout pacifique en Hollande: tu connais mes sentimens pour ta famille. Je serai fier de lui appartenir de plus près en te consacrant un jour ma vie par des liens indissolubles.»