Au même instant où je recevais la lettre de Moreau, il m'en arriva une autre d'une de mes cousines qui n'avait jamais entièrement rompu sa correspondance avec moi. Elle me confirmait ce que Moreau venait en partie de m'apprendre, que ma famille fort adoucie et calmée par les renseignemens qui lui arrivaient de toutes parts sur la considération dont m'environnait le général et la probabilité qu'il me choisirait pour épouse, se disposait à faire, d'accord avec la famille de Van-M***, des démarches auprès de mon mari, pour obtenir de lui qu'il demandât une séparation définitive. Van-M*** était alors à Surinam où les intérêts de sa fortune l'avait forcé de faire un voyage; mais on s'était pressé de lui écrire, et l'on paraissait bien décidé à ne pas perdre un seul instant pour terminer cette affaire.
La lettre de ma cousine me mit hors de moi! Dans la détermination de ma famille je voyais moins le désir de me rendre une position honorable que l'intention de me remettre, pour ainsi dire, en sa puissance. Cette idée m'était insupportable; je m'indignais à la seule pensée qu'on voulait encore une fois me ravir ma liberté et m'imposer des devoirs que mon caractère repoussait plus que jamais. Dans l'état d'exaltation où m'avait plongée la lecture de ces deux lettres je mis la main à la plume, et j'écrivis sur-le-champ en ces termes au président du consistoire de l'église réformée d'Amsterdam:
«MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
«—J'apprends, par voie indirecte, que ma famille a cru devoir faire des démarches auprès de M. Van-M*** pour amener promptement la rupture définitive d'un lien qu'il a tant de motifs de détester. Je m'adresse à vous, monsieur le président, comme au chef de la religion qui a consacré ce lien malheureux, pour vous déclarer que, prête à reconnaître et à confesser de nouveau la gravité de mes torts, je me soumettrai, sans aucune condition, à toute demande de divorce faite par M. Van-M**, directement et de sa propre volonté; mais en même temps je me déclare étrangère et formellement opposée à toute démarche qui tendrait à obtenir son consentement pour rompre notre union: je déclare encore que je renouvelle ici le serment que je lui ai déjà fait à lui-même, de ne jamais donner ma main à un autre époux.
«Daignez, monsieur le président, prendre acte de ces deux déclarations qui renferment ma volonté formelle, et en instruire ma famille comme celle de M. Van-M***: vous préviendrez par là une démarche inconsidérée, qui n'est propre qu'à renouveler des souvenirs scandaleux dans l'opinion publique, et à réveiller dans le cœur de M. Van-M*** des regrets dont je me trouve peu digne, mais dont je veux, autant qu'il sera en moi, lui adoucir l'amertume. Je ne retournerai jamais en Hollande; je ne demande désormais à ma famille que de m'oublier, et de me laisser jouir d'une indépendance si chèrement achetée.»
Cette lettre faite et cachetée, j'écrivis en ces termes à ma cousine:
«Ma chère Anna, ta lettre m'afflige, parce qu'elle me met en position d'affliger de nouveau ton cœur toujours si bon pour moi. Je viens d'écrire à M. le président du consistoire: le contenu de ma lettre te sera révélé par la tempête qu'elle ne peut manquer d'exciter dans la famille; mais quel vertige s'est donc emparé de nos parens? comment ont-ils pu croire que moi, qui n'ai pas su être heureuse avec le meilleur et le plus estimable des hommes, je veuille, après tant de fautes graves, tant de torts irréparables, donner à un autre le droit de m'en punir? et certes, cela ne pourrait manquer d'arriver tôt ou tard. Ne va pas me dire que je n'ai rien à redouter, en ce genre, de celui qu'on voudrait voir mon époux: personne ne connaît et n'apprécie mieux que moi toute la noblesse de son ame; mais enfin il est homme.
«D'ailleurs, ma chère Anna, pourquoi feindre avec toi? je n'ai pas d'amour pour le général Moreau; et l'amour seul aurait pu vaincre ma répugnance à m'enchaîner par une nouvelle union. Moreau lui-même a pu d'abord ne pas rejeter une telle idée; mais il ne saurait songer sérieusement à exécuter ce projet. Nos parens s'agitent donc mal à propos. Est-il en effet probable que, placé dans la plus haute position sociale, il veuille heurter de front les préjugés reçus, en donnant son nom à une femme divorcée, à une femme dont il connaît les égaremens, puisqu'il en a profité? Que cette illusion ait pu éblouir des parens qui vivent éloignés du pays que nous habitons, qui n'en connaissent ni les opinions, ni les mœurs, je le conçois; mais il est important de faire évanouir tous ces rêves; c'est dans ce but que j'ai dû écrire au président du consistoire.
«Maintenant, ma chère amie, parlons de toi et de ta pauvre sœur Maria. Ce que tu me dis de son état m'afflige; et je voudrais apprendre qu'elle a enfin recouvré la paix de l'âme et la santé du corps. Pourquoi ne l'avoir pas accompagnée à Spa? Un médecin et votre triste demoiselle de compagnie, voilà des gens bien faits pour porter remède aux peines du cœur, et surtout d'un cœur tel que celui de Maria!
«Tu me demandes des détails sur l'Italie et sur mes triomphes; je te parlerais volontiers de mon pays qui m'est si cher; quant à mes triomphes, je les passe sous silence: mon vœu le plus cher est que tu n'en obtiennes jamais de semblables; ce vœu est le plus fort témoignage que je puisse te donner de ma tendre et sincère amitié.