«Écris-moi souvent; étrangère désormais à la Hollande, repoussée par ma famille, je te demande, mon Anna, de me prouver que je n'ai pas tout perdu, puisqu'il me reste encore l'affection de mes chères cousines.
«ELZELINA.
«Je t'adresse une boîte destinée à ma bonne mère; tu l'enverras à la baronne Van-Per***, qui se chargera de la remettre: c'est la meilleure amie de ma mère; elle a long-temps été la mienne, et j'aime à penser qu'elle me garde encore un souvenir. Ma mère reste, vis-à-vis de moi, dans un silence qui me tue. Ma lettre au président va, je le sens, ajouter à sa colère: Anna, tâche de la voir et de la fléchir en ma faveur. Je lui envoie une vue du château où naquit mon père[5]; si la note que j'ai placée au bas de ce petit tableau ne l'émeut pas, ma cause est à jamais perdue.
«Ma chère Anna, je joins à cet envoi un collier et des bracelets, que je te prie de porter en mémoire de moi. Je prie également Maria d'accepter un camée représentant une tête de Niobé. Tâchez d'arranger si bien les choses, que les dignitaires de la famille ne se doutent pas que ce sont là les dons de votre cousine réprouvée, et qui vous aimera jusqu'à son dernier soupir.»
Quand j'eus fait partir toutes ces lettres, je me trouvai plus tranquille; et D. L., en ramenant nos entretiens sur les pensées qui flattaient le plus mon imagination, sut me distraire des souvenirs qui s'étaient tout à coup réveillés en moi.
CHAPITRE XXXIX.
M. de La Rue.—Madame Amelin.—Jalousie extravagante.—Adresse de D. L.
Ma confiance dans mon perfide conseiller augmentait de jour en jour; déjà il avait obtenu de ma crédulité des sommes assez considérables, destinées à réparer les malheurs imaginaires de sa famille supposée; et le jour même où j'avais écrit en Hollande, il avait encore reçu de moi trois billets de cinq cents francs. Jamais il ne m'était venu à l'esprit de faire valoir les fonds que Moreau mettait à ma disposition bien au-delà de mes besoins. D. L. me suggéra cette idée avec l'intention, comme on le pense bien, d'en profiter pour son propre compte. Je lui remis à cette époque huit cents louis en or: il m'en rendit peu de temps après la moitié, dont j'avais besoin pour subvenir aux dépenses de ma maison: quant à l'autre moitié, il voulait, disait-il, la placer avantageusement. Je lui donnai l'autorisation nécessaire, et je ne voulus pas même lui demander un reçu: jamais il ne m'a restitué une obole; et lorsque bien des années plus tard, je fus obligée de recourir à lui dans mes malheurs, j'obtins avec la plus grande peine qu'il me prêtât trois mille francs, en stipulant d'énormes intérêts qu'il retint d'avance.
Après avoir fermé pendant long-temps ma porte à tout le monde, je sentis enfin la nécessité de recevoir quelques visites. Ce fut alors que je fis, pour la première fois, la connaissance de M. de La Rue; banquier de Moreau, et beau frère du fournisseur Solié, dont il a déjà été question dans ces Mémoires. M. de La Rue était un homme tout-à-fait insignifiant, également dépourvu de grands défauts et de qualités marquantes: son intelligence ne franchissait jamais les bornes de la science des chiffres, et sa conversation, n'avait comme on peut le penser, rien de très propre à me distraire. Dès sa première visite, il m'annonça qu'il avait reçu au général l'ordre de m'ouvrir un crédit illimité; puis il me demanda la permission de m'amener madame de La Rue, qui ambitionnait l'honneur de se lier avec l'épouse du général Moreau.
M. de La Rue était compatriote de Moreau, qui lui accordait de l'estime: c'était au fond un brave homme, trop occupé de ses affaires pour se mêler jamais indiscrètement de celles d'autrui. Sa femme n'avait, à beaucoup près, ni la même discrétion ni la même tranquillité d'humeur. Elle était fort remuante, exerçait sur son mari un grand ascendant; et dans les premiers temps de mon intimité avec Moreau, elle avait poussé M. de La Rue à tenter de me nuire dans l'esprit du général. Moreau m'avait instruite de ces petites machinations à l'époque de notre départ pour l'Italie. Il est à remarquer qu'à cette époque même j'habitais Passy. M. ni madame de La Rue n'ignoraient pas qu'aucun lien légitime ne m'attachait à Moreau; ils savaient fort bien aujourd'hui que rien n'était changé dans ma position, et cependant ils n'hésitaient pas à me donner un titre auquel je n'avais aucuns droits.