J'éprouvai une joie maligne eh voyant leur orgueil s'abaisser à une démarche qui contrariait si bien leurs mauvaises dispositions pour moi. Cependant, comme je savais, de science certaine, que leurs sentimens à mon égard étaient toujours les mêmes, je rejetai, aussi poliment que possible, la demande de M. de La Rue; je lui dis que mon intention était de continuer à vivre dans la retraite, et que je le priais de m'excuser auprès de sa femme. Quant à la nouvelle preuve de confiance que me donnait Moreau, j'en exprimai la plus vive reconnaissance. M. de La Rue, après m'avoir fait encore quelques observations banales, se retira un peu plus mon ennemi qu'il ne l'était en arrivant chez moi.
D. L. vint dans la journée; je lui contai en détail mon entrevue avec M. de La Rue, et surtout j'eus l'imprudence de ne pas lui cacher la générosité de Moreau envers moi: j'en étais fière, parce que je sentais que mon désintéressement m'en rendait digne. Notre conversation roula sur monsieur et madame de La Rue. D. L. me donna une infinité de détails sur l'intérieur de ce ménage, et sans avoir jamais vu de près les deux époux, je me trouvai bientôt parfaitement au fait de tout ce qui les concernait. Les remarques de D. L. étaient malignes; mais elles n'outraient rien, et les physionomies étaient peintes d'après nature: je fus à même de m'en convraincre plus tard. Avec plus de prudence et de réflexion, j'aurais pu profiter de ces renseignemens pour déjouer les machinations qu'on dirigea contre moi; mais il était dans ma destinée de courir à ma perte, sans me ménager jamais aucune voie de salut.
La conversation de D. L. m'avait tout-à-fait mise en belle humeur: je lui proposai de faire avec moi une promenade à cheval; il accepta sans hésiter. Tandis qu'on préparait les chevaux, j'allai changer de costume, et un quart d'heure après, nous courions au grand galop sur la route du bois de Boulogne.
Madame Amelin passait à cette époque pour la plus habile écuyère, et la première danseuse de Paris; elle était cependant très petite et d'ailleurs assez mal prise dans sa taille: sa figure était dépourvue d'agrément; mais elle avait dans la démarche une hardiesse qui suppléait aux défauts de sa personne. Ma taille me donnait sur elle un avantage incontestable. J'avais de plus reçu, dès mon enfance, d'excellens principes d'équitation de mon père lui-même, l'un des plus habiles écuyers qu'il fût possible de rencontrer. J'aimais passionnément l'exercice du cheval, et la confiance que j'avais acquise dans mon adresse, me donnait une témérité pour le moins égale à celle de madame Amelin: cette témérité me valut une réputation; et ma réputation établit entre cette dame et moi une rivalité dont nos pauvres chevaux eurent à souffrir plus d'une fois.
Je la rencontrai, pour la première fois, ce jour-là; elle était accompagnée de M. de Montholon et de deux autres jeunes gens à la mode: le cheval anglais que je montais, et qui était de la plus grande beauté, sauta, facilement la barrière qui séparait la pelouse du Ranelagh, de la route de Passy. Le cheval de D. L. s'abattit, parce que le cavalier n'était pas fort habile, et ne l'avait pas tenu assez, en bride. En un clin d'œil je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, de l'autre main j'aidai D. L. à se dégager et à relever sa monture. La promptitude avec laquelle je m'étais jetée à bas de mon cheval annonçait tant d'habitude et d'assurance, que les regards de madame Amelin qui passait près de nous en ce moment, se fixèrent sur moi pour ne plus me quitter. Elle s'avança; les compagnons de sa promenade m'offrirent avec empressement, pour moi et pour mon chevalier, des avis heureusement inutiles; mais la conversation était engagée naturellement, et l'on avait trouvé l'occasion de satisfaire une curiosité très vive. M. de Montholon me connaissait; l'accueil qu'il reçût, lui prouva que j'avais du plaisir à le revoir: Madame Amelin me parut un peu contrariée du plaisir que lui-même semblait trouver à m'avoir rencontrée; mais elle savait trop bien se maîtriser elle-même pour ne pas réussir à dissimuler ce qu'elle voulait qu'on ignorât.
Nous nous promenâmes, quelque temps ensemble; nos chevaux luttèrent de vitesse: le mien eut tous les honneurs de la course; enfin, nous nous séparâmes à la grille d'Auteuil, et je repris par ce village avec D. L. la route de Chaillot.
Mon compagnon avait la physionomie si maussade depuis quelques minutes que je crus devoir lui demander les motifs de sa mauvaise humeur: il prétendit d'abord que la chute qu'il venait de faire avait seule dissipé sa gaieté. Le fait est que la rencontre de madame Amelin l'avait, je ne sais pourquoi, vivement contrarié.
Il me parla de cette dame en termes peu favorables: je répondis en prenant vivement sa défense; mais, le génie infernal de cet homme lui souffla aisément les moyens de me ranger soudain de son avis.
«Il ne fallait pas, disait-il, attribuer à un sentiment de malveillance l'opinion qu'il venait d'émettre sur le compte de madame Amelin. Il l'avait connue dans une maison mixte où il rencontrait aussi le général Ney. Le général lui-même avait eu avec elle quelques relations, dans lesquelles elle s'était rendue, à son égard, coupable des torts les plus graves. Il ne pouvait pas voir d'un bon œil cette femme dont Ney avait eu tant à se plaindre.»
Ces paroles me jetèrent dans un trouble inexprimable; mes questions devinrent plus pressantes: je voulais savoir si Ney avait réellement aimé madame Amelin. «Pour de l'amour, me dit D. L., je ne crois pas qu'elle lui en ait jamais inspiré, mais elle a été l'objet de sa préférence momentanée.