«—Il ne m'aimera donc jamais? m'écriai-je, moi qui n'ai avec elle aucun trait de ressemblance.»

En prononçant ces mots, je tremblais de tous mes membres; ma rivale me semblait redoutable sous bien des rapports; j'éprouvais tous les tourmens de la plus déraisonnable jalousie; je m'affligeais démesurément d'une liaison qui n'existait même plus entre une femme que je ne connaissais pas, et un homme que j'avais seulement entrevu, et sur les affections duquel je n'avais aucun droit.

Je rentrai chez moi triste et chagrine: par la manière dont je congédiai D. L., il devina qu'il m'avait déplu. Le lendemain je reçus de lui le billet suivant:

«Madame, s'il n'eût été inconvenant de me présenter chez vous à une heure indue, rien ne m'aurait empêché de partir pour Chaillot à dix heures du soir. Un de mes amis, arrivé hier même de Giessen, m'a donné une infinité de détails, dont le moindre ne saurait être indifférent pour vous. Vous annoncer que mon ami vient de Giessen directement, c'est vous dire assez de qui j'ai à vous entretenir: j'aurai l'honneur de vous voir, si vous le permettez, aujourd'hui même dans la matinée.»

Quand D. L. arriva, j'avais déjà commis toutes les imprudences qui pouvaient me compromettre près de mes domestiques, dont ma préoccupation visible ne pouvait manquer d'exciter les soupçons. Chaque fois qu'on avait mis en mouvement le marteau de la porte, j'étais sortie de mon appartement, et je m'étais établie, pour quelques minutes, dans le vestibule où je ne faisais ordinairement que passer. Dès que j'aperçus D. L. je courus au devant de lui, et je lui adressai le reproche de ne pas être revenu dès la veille au soir, puisqu'il avait quelque communication à me faire. Je l'entraînai ensuite dans le jardin, où je le pressai de mille questions. Il m'apprit qu'un de ses amis les plus intimes, arrivé la veille même au soir de l'armée, lui avait donné, du général Ney, les nouvelles les plus rassurantes. Ney attirait de plus en plus tous les regards sur lui. À peine rendu à la liberté et à sa patrie, il venait déjà de se distinguer par les plus beaux faits d'armes. Je brûlais de voir et d'interroger moi-même cet officier: D. L. n'en pouvait douter; mais il voulait que la proposition vînt de moi; je la lui fis enfin, et nous convînmes ensemble qu'il m'amènerait son ami le lendemain.

Avant mon départ pour Milan, j'avais, comme on sait, habité Passy. Le logement que j'y avais occupé était meublé avec l'élégance la plus recherchée, et, en partant, j'avais commis un homme de confiance à la garde de la maison et du mobilier. Depuis mon retour, sentant qu'il m'était inutile de conserver un loyer aussi cher, j'avais pris la résolution de faire transporter bientôt à Passy tous mes meubles de Chaillot; mais l'embarras de placer convenablement ce brillant superflu dans une maison si étroite et si abondamment pourvue de toutes les nécessités de la vie, m'avait forcé de différer jusqu'alors le déménagement projeté. J'avais résolu de le fixer au lendemain même, lorsque la dépêche de D. L. m'était arrivée et avait détourné brusquement mon esprit de tous les soins du ménage.

Comme j'avais demeuré long-temps seule à Passy, et que le bail avait été souscrit par moi, en mon nom, je m'y croyais plus véritablement chez moi que dans la maison de Chaillot. Ce fut par ce motif que j'indiquai pour le lendemain, à Passy, l'entretien que j'avais promis à D. L. et à son ami. Il me semblait qu'à Chaillot, dans la maison même de Moreau, je devais avoir bien plus de scrupule à causer avec une tierce personne de l'homme qui lui enlevait peu à peu, sans le savoir, tous ses droits sur mon cœur. Par une singulière contradiction, je n'éprouvais point ce scrupule dans mes conversations journalières avec D. L.; je ne pouvais cependant m'en affranchir vis-à-vis d'un homme qui m'était inconnu.

D. L. accueillit mon idée: je lui donnai un ordre écrit pour mon gardien de Passy; et il se chargea de tous les soins à prendre pour que le lendemain mon pavillon fût parfaitement en état de nous recevoir.

Qu'on me pardonne ces détails; tout futiles qu'ils sont en apparence, je dois les donner à mon lecteur, car ils sont propres à expliquer quelques uns des griefs qu'on m'imputa plus tard auprès de Moreau.

CHAPITRE XL.