L'ami de D. L.—Une représentation de Talma.—Rencontre au spectacle.
Au nombre des personnes qui s'étaient fait inscrire chez moi se trouvait M. Lhermite, que j'avais refusé positivement de voir lors de mon passage à Lyon. Il ne pouvait révoquer en doute mes dispositions à son égard; et j'avais saisi toutes les occasions de les lui faire connaître. Mais, doué tout ensemble d'une excessive impudence et d'une opiniâtreté sans égale, il allait toujours droit à son but, qui était de s'introduire chez moi, sans s'inquiéter des impolitesses qui pouvaient l'y attendre encore.
Le lendemain, au moment où j'allais monter en voiture pour me rendre à Passy accompagnée d'Ursule, le cabriolet de Lhermite s'arrêta devant ma porte: pour cette fois, il fallut bien le recevoir. Sa visite fut courte; mais il sut mettre à profit le peu de minutes que j'avais à lui donner. Il me supplia de lui accorder, le lendemain, nouvelle et plus longue audience.
Il avait, disait-il, à m'entretenir d'une personne digne de tout mon intérêt, plongée, pour le moment, dans un chagrin profond, et qu'un mot de ma bouche pouvait encore rendre au bonheur.
Je ne pouvais souffrir cet homme; mais son langage peignait si bien une sincère inquiétude, que je n'hésitai pas à lui donner, comme il le demandait, rendez-vous pour le lendemain à midi. Il me quitta et je fus enfin libre de partir pour Passy.
À peine y étais-je depuis une demi heure que D. L. et son ami arrivèrent. Cet ami me parut, au premier abord, un homme des plus ordinaires et du plus mauvais ton: je fus tout d'un coup désenchantée. Rien de plus emphatique tout à la fois et de plus grossier que le ton de sa conversation. Aveugle comme je l'étais encore sur le compte de son introducteur, il ne me vint pas à l'esprit que cet individu pouvait bien n'être qu'un militaire de la fabrique de D. L.; il fallait toutefois qu'il m'inspirât une répugnance bien grande, puisque je ne pouvais comprimer l'expression de mon mécontentement lors même qu'il prononçait le nom de Ney toujours accompagné dans sa bouche des épithètes les plus boursouflées.
D. L. s'aperçut aisément de l'impression qu'un tel homme avait produite sur moi: ma mauvaise humeur croissait d'instant en instant, et je craignais de ne pouvoir me contenir dans les bornes de la politesse. Les choses en vinrent au point que, pendant le déjeuner, je ne pus prendre sur moi d'adresser une seule question à cet homme que j'avais si ardemment désiré voir.
Ce triste repas finit enfin à ma grande satisfaction. Je résolus de me débarrasser, le plus promptement que possible, de mon déplaisant convive; je lui fis clairement entendre que j'étais obligée de lui faire mes adieux, pour donner des ordres et vaquer aux soins de mon déménagement; mais le personnage, au lieu de comprendre ma pensée, m'offrit ses services pour cette opération et sans même attendre ma réponse, il mit la main à l'œuvre en aidant mes domestiques à enlever quelques gros meubles. Il mettait à tout cela une dextérité surprenante: je ne revenais pas de mon étonnement; D. L. lui-même paraissait fort embarrassé. Comme mes instances ne pouvaient vaincre l'obstination de son aide-de-camp à se rendre utile, comme il disait lui-même, je fis signe à D. L. de me suivre dans le jardin; et là, je lui exprimai, sans plus de contrainte, à quel point j'étais mécontente d'avoir permis qu'il me présentât un tel personnage.
Au moment même où je lui adressais ces reproches, l'officier prétendu traversait le vestibule, pliant presque sous le poids d'un énorme trumeau qu'il avait été chercher dans un étage supérieur. «Voyez donc votre héros, dis-je à D. L., si vous le laissez faire, il ira tout droit porter à Chaillot ce meuble énorme, comme autrefois Samson alla déposer sur une haute montagne les portes de Gaza.» D. L. ne savait comment répondre. On servit le café: notre convive ne manqua pas d'en venir prendre sa part, les manches retroussées au dessus du coude, dans le négligé le plus galant. Pour ne point embarrasser plus long-temps D. L., je résolus de prendre la chose gaiement; peut-être arriverais-je plus aisément par là à me débarrasser de cet importun. Il fut si touché des remercîmens ironiques que je lui adressai pour les peines qu'il s'était données, que j'eus toutes les peines du monde à l'empêcher de continuer jusqu'à la fin du jour son office de porte-faix. D. L. me seconda de son mieux, et au bout d'un quart d'heure j'eus enfin la satisfaction de les voir partir tous les deux.
Ainsi s'écoula cette ennuyeuse matinée. Je restai à Passy jusqu'à près de six heures. Alors, pour dissiper ma mauvaise humeur, je me fis reconduire à Chaillot, d'où j'allai dîner aux Champs-Élysées, suivie d'Ursule: après le dîner, je résolus d'aller passer ma soirée au Théâtre-Français, accompagnée seulement d'Ursule. On donnait Épicharis et Néron; je goûtai, à cette représentation, un plaisir auquel je ne m'étais pas attendue, celui d'observer l'impression que le talent d'un grand acteur devait produire sur une ame neuve comme celle d'Ursule, à la jouissance du spectacle. Ursule avait reçu de la nature une grande finesse d'esprit; mais aucune éducation n'avait cultivé ses dispositions naturelles; elle parlait à peine le français: il était donc probable que la tragédie l'ennuierait. Je me croyais même obligée de lui adresser quelques paroles de consolation, lorsque Talma parut sur la scène. À l'aspect de cette physionomie si belle et si tragique, aux accents de cette voix sombre et vibrante, elle saisit ma main, et laisse échapper un cri d'admiration involontaire; puis, avec cette expression propre aux Italiennes: «Sentir quel genio e non goder, dit-elle, che sarei dunque!»